L’heure est aux grandes manœuvres dans les télécoms en Europe. Dans un communiqué commun publié ce lundi 19 octobre 2026, les quatre plus gros opérateurs de téléphonie mobile du Vieux Continent s’associent pour aller chercher des fréquences satellite : l’Allemand Deutsche Telekom, le Français Orange, l’Espagnol Telefónica et le Britannique Vodafone.
En l’espèce, ils annoncent avoir signé une lettre d’intention pour étudier une candidature commune dans le cadre de « l’attribution de fréquences destinées aux services mobiles par satellite et accélérer les services Direct-to-Device » (D2D). On parle donc ici de la connexion directe d’un téléphone mobile à un satellite, sans appareil intermédiaire.
Pour un abonné, cela voudrait dire que son smartphone accrocherait encore du réseau dans une vallée sans antenne-relais à proximité, ou après le passage d’une tempête ayant détruit les installations au sol. Le Direct-to-Cell est d’ailleurs une déclinaison du D2D, pour connecter des smartphones 4G/5G sans passer par des infrastructures terrestres.

Comme toute liaison sans fil, elle passe par des ondes radio : il faut donc lui réserver des fréquences bien précises. En l’espèce, les fréquences en jeu se trouvent dans la bande des 2 GHz, la même dans toute l’Union européenne. Une bande décrite comme « idéale » par la Commission européenne.
Deux entreprises américaines, Viasat et EchoStar, détiennent les droits d’exploitation de cette bande depuis 2009 (initialement, c’était la société britannique Inmarsat qui en possédait une partie, mais elle a été rachetée en 2023 par Viasat). Ces autorisations expirent en mai 2027, dans sept mois.
En amont de cette remise en jeu, Bruxelles a proposé en mai 2026 de revoir le découpage de cette bande. Son projet actuel est de couper la bande en trois parts égales : la première reviendrait aux usages gouvernementaux et militaires, la deuxième serait réservée aux nouveaux entrants européens tandis que la troisième serait ouverte à tous (européens ou non).


Dans cette configuration, le premier bloc permettrait à la future constellation IRIS² (Infrastructure for Resilience, Interconnectivity and Security by Satellite) d’avoir ses fréquences réservées, afin de favoriser l’émergence d’un réseau satellitaire souverain, pour ne pas dépendre d’un Starlink. Les premiers satellites sont attendus en 2029.
Des antennes au sol, des satellites loués
Deutsche Telekom, Orange, Telefónica et Vodafone ne prévoient pas de lancer leur propre constellation. Les satellites viendraient d’un partenaire tiers qu’il faudra encore choisir. Les quatre opérateurs construiraient en Europe les infrastructures au sol, puis coordonneraient et superviseraient le réseau.
Le communiqué précise que le service serait ensuite vendu en gros à tous les opérateurs mobiles, de manière « ouverte et non discriminatoire ». En France, cela veut dire que Bouygues Telecom ou Free pourraient donc, en théorie, le proposer à leurs propres abonnés. SFR aussi, sur le papier, mais il doit être vendu à la découpe prochainement.
L’annonce des quatre opérateurs ne mentionne pas Starlink, qui est à la tête d’une immense constellation satellitaire et qui procède à des achats de fréquences. Starlink a d’ailleurs lancé sa propre offre, Starlink Mobile, qui permet une liaison téléphonique via l’espace.

Selon le Financial Times, c’est pourtant bien pour faire face à Starlink que les quatre groupes se sont rapprochés. Il faut en effet relever que SpaceX a racheté les droits d’EchoStar sur cette bande. Or, selon Light Reading, le projet européen l’obligerait à refaire une demande de licence, sur la seule part ouverte aux acteurs non européens.
S’il est question de renforcer « la souveraineté, la sécurité et la résilience de l’Europe » dans le communiqué des opérateurs, ils défendent aussi leur relation avec leurs clients. Un SpaceX vendant une connexion satellite directement aux possesseurs de smartphones, c’est un Orange qui ne contrôlerait plus tout à fait la couverture de ses abonnés dans les zones sans réseau.
En pleine crise Starlink en Ukraine
Mais ce n’est pas tout : le Financial Times évoque aussi des « menaces » américaines à l’endroit de l’Europe en cas de « restrictions sur Starlink ».
Selon le correspondant du FT en Ukraine, les entreprises européennes risquent des représailles « dévastatrices » de Washington si Bruxelles persiste dans ses projets de restreindre l’accès de rivaux américains tels que SpaceX à certaines parties du marché européen. L’avertissement est venu de l’ambassadeur des États-Unis auprès de l’UE.
Difficile à ce stade de savoir si cela aura un effet sur les plans bruxellois en matière de réorganisation du spectre. La séquence arrive cependant pile au moment où l’Europe voit à quel point elle dépend de SpaceX. Les bridages de connectivité observés ces derniers jours en Ukraine ne plaident pas en faveur de Starlink.
Mi-octobre, des responsables ukrainiens ont accusé l’entreprise d’avoir bridé sans prévenir Starshield, la version militaire de Starlink. Selon eux, cela a gêné l’interception de drones russes. Elon Musk a rejeté la responsabilité sur le gouvernement américain, ce que Donald Trump a démenti le 16 octobre. Depuis, une certaine confusion règne.
Sur Telegram, ce 20 octobre, Volodymyr Zelensky a indiqué avoir échangé avec le secrétaire d’État américain Marco Rubio sur Starlink, notamment, en vue de son plein rétablissement. La veille, le président ukrainien indiquait que le réseau satellitaire était toujours bridé dans plusieurs zones du front. Selon lui, ce bridage viserait à lui mettre la pression.
Le 16 octobre, le quotidien britannique The Telegraph a affirmé que c’est bien Elon Musk, patron de SpaceX, qui a proposé ces limitations à Donald Trump, selon quatre sources proches de ces sujets. D’après l’une d’elles, le président américain a bien donné son accord, ce qui a abouti à la mise en œuvre de ces restrictions par le Pentagone.
L’utilisation politique de Starlink, qui a été dénoncée en Europe, repose la question de la place de ce réseau dans les communications de certains pays. Au Canada, en froid avec les États-Unis, le Premier ministre Mark Carney veut ainsi détacher son pays de ce réseau américain.
En Europe, rien ne se jouera avant plusieurs années. À ce stade, la lettre d’intention n’engage pas encore les quatre groupes. Elle ne remplace pas non plus les accords déjà signés, comme celui de Vodafone avec l’Américain AST SpaceMobile. Si le règlement européen passe tel quel, les fréquences seront attribuées en 2029.
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