Depuis la fin des années 80, par souci de rentabilité, le volume de la musique industrielle augmente inlassablement. Quitte à sacrifier la richesse des productions d'antan sur l'autel de la puissance sonore.

La musique contemporaine est trop forte. Beaucoup trop forte. Non, vraiment : en 2018, il y a de grandes chances pour qu’un album de Justin Bieber, Taylor Swift ou Katy Perry soit l’équivalent musical d’une barbe à papa, sorte à un volume bien supérieur à un album des Clash ou de Rage Against The Machine.

Bien au-delà d’un simple constat réactionnaire, l’augmentation exponentielle de la volume de la musique commerciale depuis le début des années 90, au détriment de la qualité du son, est un phénomène bien réel et quantifiable, et il y a même un nom pour ça : la « guerre du volume » (loudness war, en anglais), le grand secret de polichinelle des majors du disque.

Attirer le plus de monde avec des morceaux forts

Comment ? Pourquoi ? Plusieurs raisons expliquent cette soudaine frénésie de puissance sonore dans l’industrie musicale. D’une par on sait depuis l’ère des jukeboxes que les morceaux les plus forts sont ceux qui attirent le plus de monde. Dans un environnement aussi compétitif que celui de la musique, la course à l’attention de l’auditoire se résume donc à qui jouera le plus fort.

D’autre part, la démocratisation des appareils d’écoute portables (Walkman, Discman puis lecteurs mp3) nous fait désormais écouter de la musique dans l’espace public, avec tout le bruit ambiant que cela comporte, ce qui pousse les producteurs de disques à augmenter le volume de leurs créations. La modernisation des supports — le passage du vinyle au CD, notamment — et la numérisation des processus d’édition sonore ont parachevé le tableau, permettant aux producteurs, ingés son et musiciens eux-mêmes d’augmenter encore plus le son des chansons pour sortir du lot.

Plus fort à chaque remasterisation

Mais cette philosophie a ses limites physiques. Le seuil de danger de nos oreilles se trouve entre 80 et 140 décibels (dB SPL, pour sound pressure level) : au-delà de ce niveau de pression acoustique, les amplis saturent, les membranes des haut-parleurs se déchirent, le son se distord, etc. Pour continuer à augmenter le volume sans détruire les tympans ou le matériel des auditeurs, la seule solution consiste à compresser le son en réduisant les écarts entre les crêtes des pics d’onde sonore et le niveau moyen. Ramener les sons les plus élevés au même niveau que les sons les plus faibles permet, en quelque sorte, de « gagner de la place » pour le volume.

Mais il y a un dommage collatéral du processus, appelé compression dynamique (les détracteurs parleront eux de « surcompression »). Les morceaux perdent en relief, en richesse et en profondeur, l’expérience d’écoute se dégrade, l’oreille se fatigue et l’auditeur se retrouve avec un sentiment d’uniformité permanent, peu importe l’artiste qu’il écoute. Ce n’est pas vous qui devenez snob, c’est la musique qui s’appauvrit.

Une puissance sonore moyenne des chansons sur CD multipliée par 10

Entre le début des années 90 et aujourd’hui, écrit IEEE Spectrum dans un article très complet (et très technique) sur la question, la puissance sonore moyenne des chansons sur CD aurait été multipliée par 10. Et si la généralisation progressive du processus et les environnements d’écoute extrêmement bruyants font que le processus de surcompression est globalement passé inaperçu aux oreilles du grand public, quelques disques ont quand même su se faire remarquer pour leur affreuse production. Le pire du pire est atteint avec le cas de Death Magnetic, un album de Metallica sorti en 2009 au son si terrible que plus de 20 000 fans avaient signé une pétition demandant une re-masterisation immédiate des pistes. Sur l’image ci-dessous, on voit bien le résultat d’une telle version CD (au-dessus).

Wikimedia Commons

Les versions remastérisées n’y échappent pas

Autre manière d’identifier l’ampleur de la dégradation du son : écouter et comparer les formes d’ondes de différents albums immortels, comme ceux des Beatles, des Stooges ou de Michael Jackson, à chaque nouvelle remasterisation. Le résultat est édifiant. Et si vous pensiez que les vinyles échapperaient à la mode, même pas : les versions remasterisées de classiques des années 60 et 70 sont aujourd’hui pressées à partir… de versions compressées numériquement.

Pire, les radios s’y sont mises aussi, comprimant les chansons dans des écarts parfois minuscules pour pouvoir les passer plus fort. En 2006, les publicités télés hurlaient à tel point que l’Union internationale des communications décidait de créer l’indice LUFS (Loudness Unit Full Scale) pour encadrer la pratique. En 2011, le CSA a même du adopter une recommandation précisant que « le niveau sonore de la publicité, y compris le traitement de la dynamique sonore, ne doit pas excéder le niveau sonore moyen du reste du programme. »

Remasterings du morceau « Something » des Beatles en 1983, 1987, 1993 et 2000

Le pire est derrière nous

Si l’industrie musicale dans son ensemble, des titans du disques aux labels indépendants, semble désormais gangrenée par le phénomène, certains audiophiles ont décidé de mener bataille. Depuis 2010, l’ingénieur du son Ian Shepherd organise ainsi le Dynamic Range Day, qui a lieu le 27 avril, pour sensibiliser les acteurs de l’industrie à la question et les exhorter à renverser la vapeur. L’association éponyme, anciennement appelée Turn me up !, offre toute une galerie d’outils pour mieux comprendre l’ampleur de la tendance dont un comparateur de compressions d’albums, une appli (le Dynameter) pour évaluer en direct la compression de vos productions et quelques études qui prouvent que non, le son compressé n’a pas d’impact sur les ventes de musique.

Et ce lobbying pour la richesse sonore semble fonctionner – du moins, il semble que les pires années de la compression soient révolues. Avec l’avènement du streaming, l’augmentation des capacités de bande passante et de vitesse de connexion Internet et le développement de nouveaux formats audio numériques « sans perte » pour remplacer le mp3, les plateformes d’écoute peuvent désormais se permettre de jouer le jeu de la qualité en s’imposant des normes de diffusion exigeantes. Voire en faire un argument de vente (Spotify Premium permet par exemple d’écouter sa musique en « haute qualité » au format Ogg Vorbis, avec un débit de 320 Ko/s). Fossoyeurs des ventes physiques, les services de streaming sont aussi paradoxalement en train de sauver la musique enregistrée.

Sur-compresser un morceau ne sert à rien

Mieux : les plateformes d’écoute pèsent désormais sur les majors du disque en déployant des outils de normalisation du volume (iTunes utilise Sound Check, Spotify utilise son propre programme, d’autres utilisent ReplayGain), qui rendent caduque la traditionnelle stratégie du plus fort. Non seulement sur-compresser un morceau ne sert à rien car il sera écouté au même niveau que son concurrent, mais l’opération devient même contre-productive puisqu’à niveau égal, l’auditeur entendra nettement la perte de qualité sonore engendrée par la compression.

L’étude la plus complète sur le sujet, régulièrement mise à jour par l’ingé son Tristan Collins, montre un clair ralentissement de la tendance autour de 2010. Suffisant pour faire dire à Bob Katz, ingé son respecté et tête de gondole du mouvement anti-compression, que « la guerre du volume était terminée » en 2013. Un constat encore très optimiste, puisqu’on est encore loin des standards sonores qui avaient cours jusque dans les années 80. En 2018, producteurs, musiciens, ingés son et grand public peuvent au moins s’entendre à nouveau.

Partager sur les réseaux sociaux