Ils imaginent de nouveaux modes de jeux pour Minecraft ou Fallout, recréent des meubles dans les Sims ou adaptent GTA en réalité virtuelle… Ces créateurs, d’abord bénévoles, racontent comment ils se sont professionnalisés grâce à leur communauté, malgré l’indifférence, voire l’hostilité des studios.

Dans certaines écoles de jeu vidéo, c’est devenu un message enseigné aux jeunes talents : « Si vous voulez vous faire remarquer dans cette industrie, devenez ‘modder’. » Un modder est un passionné amateur qui crée du contenu pour des jeux vidéo déjà sur le marché. Souvent, il s’agit de contenu additionnel qui s’intègre au gameplay original — par exemple,  permettant de conduire dans le jeu GTA les derniers modèles de voitures.

Mais certains proposent des mods tellement aboutis qu’ils se transforment en jeux dérivés à part entière, et deviennent alors des stars du milieu, à l’image d’Enderal.

La plupart n’atteignent pas une telle notoriété. Mais ils parviennent à se créer une communauté soudée, avec laquelle ils discutent sur Discord, mais surtout à travers Patreon. Cette plateforme permet à des internautes de verser de l’argent, sur des bases mensuelles, à des créateurs qu’ils ont envie de soutenir. Selon nos estimations, plus d’une centaine de modders utilise cet outil. Il a permis à certains de se consacrer à plein temps à ce qui était au départ une passion bénévole. Plusieurs d’entre eux ont accepté de se confier sur ce métier émergent.

« Il m’a fallu six mois entre le début du modding et ma professionnalisation »

Syboulette propose ses propres meubles pour les sims 4.

Lorsque le confinement débute, en mars 2020, la Française Syboulette s’ennuie ferme, et décide de se replonger dans son adolescence : elle relance les Sims. Mais elle a désormais les goûts en décoration d’une trentenaire : « Très vite, je me suis sentie un peu frustrée par le mobilier proposé dans le jeu. » Il lui faut trois jours et beaucoup de tutoriaux sur Internet pour créer un petit comptoir de cuisine bleu canard. « Je me suis amusée à le partager sur Internet, histoire que ça bénéficie à tout le monde. » Quelques jours plus tard, 50 000 internautes l’ont téléchargé. « À partir de là, c’était lancé. »

Ses meubles attirent de plus en plus de fans, qui lui conseillent d’ouvrir un Patreon. Elle y propose, moyennant quelques euros par mois, ses articles en exclusivité pendant deux semaines, avant de les rendre accessibles à tous. « Il m’a fallu six mois entre le début du modding et ma professionnalisation. Là, au bout d’un an sur Patreon, je viens de passer la barre des 1 000 abonnés. » Un site spécialisé dans les mods autour des Sims lui a proposé un contrat en échange de contenu exclusif. « Ma communauté a grandi de manière exponentielle et inattendue, je ne pensais pas du tout à en faire mon métier. » Alors qu’elle travaillait comme freelance dans le domaine de la publicité, elle s’est décidée récemment à tourner la page : « Ça faisait douze ans, et j’en avais marre du sexisme ambiant, des cadences… Le modding est arrivé à pic. »

LukeRoss a fait le même choix : « Un matin, j’ai arrêté de prendre des contrats en tant que développeur freelance. » Le jeune homme adapte des jeux en réalité virtuelle : avec un de ses mods, vous pouvez par exemple vivre une partie de GTA « comme si vous étiez à l’intérieur du jeu. » Un résultat qui demande un travail immense. Il faut comprendre comment le jeu est calibré, créer des outils spécifiques pour l’adapter à la réalité virtuelle, et dans un jeu en open world… « La liste des choses à modifier est infinie. » La création d’un mod lui demande « des mois et des mois de frustrations. » Un temps qu’il dépensait sans compter, jusqu’à ce que ses fans — là aussi — l’encouragent à ouvrir un Patreon. « J’ai été complètement pris au dépourvu par la réaction de ma communauté. Je n’aurais jamais pensé pouvoir, un jour réussir à vivre et aider ma famille uniquement grâce aux dons. »

“Modder, c’est le seul moyen que j’ai eu de survivre pendant la pandémie”

L’histoire de Juan* — qui a requis l’anonymat pour des raisons légales — est beaucoup moins réjouissante. « J’étais un petit modder sur Minecraft. Je faisais quelques skins et de toutes petites choses, surtout pour progresser. » À 22 ans, ce passionné d’informatique rêvait de retourner se former à la création de jeux vidéo. « Je bossais dans un café, histoire de pouvoir vivoter, et le reste du temps, je m’entrainais à modder. » La pandémie le force à revoir son parcours de vie. « En un claquement de doigts, j’ai perdu tous mes revenus et il a fallu prendre une décision. »

Il décide alors d’ouvrir une page Patreon, expliquant clairement la situation : « J’ai voulu être honnête, car je sais que mon contenu n’est pas révolutionnaire : on peut le trouver partout et gratuitement. Mais il s’agissait plus d’un appel à l’aide. » Une centaine de personnes répondent à l’appel et décident de lui verser une somme symbolique. « Ça tourne souvent autour de trois ou cinq euros. » Grâce à ça, il explique garder la tête un peu hors de l’eau. « Je paye mon loyer et vis chichement. Modder, c’est le seul moyen que j’ai eu de survivre pendant la pandémie. »

D’autres voient Patreon, et les plateformes analogues, comme un moyen de rentrer dans leurs frais. Ray gère Minecoloniesmod, qui permet de jouer à Minecraft à la première personne et le transforme en « jeu de stratégie en temps réel, un peu comme Anno ». Avec plus de 18 millions de téléchargements, il est l’un des mod les plus populaires de l’histoire du jeu vidéo. « Pour réussir cet exploit, nous avons eu une centaine de contributeurs uniques et faisons tourner une équipe de dix personnes. »

S’ils sollicitent les joueurs et joueuses, c’est pour financer l’infrastructure autour du mod : des forums et des serveurs qui demandent beaucoup d’efforts de maintenance. Les dons leur rapportent « environ 1 000 dollars par mois. » Et le succès leur permet désormais, une fois les frais déduits, de redistribuer « une cinquantaine de dollars par mois à chacun de nos contributeurs. » Tout en gardant le mod en open-source : chacun est libre de consulter le code et de travailler avec.

Des revenus limités et une pression constante

Le modder Razed, spécialisé autour du jeu GTA, peut se targuer d’avoir plus de 13 000 donateurs, soit des revenus mensuels estimés entre 10 000 et 140 000 dollars. Mais la réalité de la rémunération des modders est bien plus contrastée. « Je tourne autour de 2 400, 2 800 euros par mois », explique Syboulette, pour 10 heures de travail par jour, sept jours sur sept. Comme elle, LukeRoss reconnaît qu’il gagne moins bien sa vie que lorsqu’il travaillait comme ingénieur, même si son salaire est confortable. Et que le rythme est éreintant : « Ma journée typique ne s’arrête jamais. Il faut toujours répondre à un message ou résoudre un bug. » Juan aussi accuse le coup en soufflant : « Pour maintenir mes 800 euros mensuels, je bosse six fois plus que dans n’importe quel autre travail. »

C’est cet investissement massif qui fait que les modders professionnels sont peu nombreux. « Cela demande aussi une énorme implication envers la communauté », explique Ray. « J’ai remarqué que ceux qui gagnent le plus d’argent sont en fait des streamers ou des youtubeurs qui créent des petits mods autour de leurs vidéos. Souvent, ils ne sont même pas rendus publics. »

La plupart des modders tiennent à garder des relations très fortes avec leur communauté, puisque c’est elle qui leur permet d’obtenir des revenus. Ils alimentent des serveurs Discord, postent des updates sur leur travail et proposent des vidéos YouTube. Syboulette anime des sessions tutoriels où elle explique comment fabriquer des objets dans les Sims. « J’ai dû apprendre cette partie du métier aussi : faire une vidéo, travailler sur des live-sessions… C’est comme développer une marque numérique », dit en riant l’ancienne publicitaire, qui n’aurait jamais imaginé acheter un jour un fond vert.

Une nouvelle image publique qui peut être difficile à gérer et stressante. « Maintenant, c’est plus difficile pour moi de rester concentré et de travailler sur de nouveaux projets », regrette LukeRoss. « Les gens ont tendance à vouloir des nouvelles fréquemment, et peuvent un peu paniquer si je ne publie rien pendant un moment. » Ayant vu des youtubeurs souffrir de cette exposition, il tient à garder un équilibre entre sa vie privée et sa communauté. Juan est, quant à lui, assez secoué : « Certains ont réussi à trouver mon nom et mon prénom et m’ont envoyé des demandes d’amis sur Facebook, alors que j’avais envie de garder ça privé. »

Une passion qui permet de tenir

Mais, aucun des modders interrogés ne voudrait revenir en arrière : ils ont commencé à modder par passion et continuent à voir cela comme tel. « Parce que je m’amuse vraiment tous les jours, je n’ai pas du tout l’impression de bosser. J’apprends de nouvelles choses chaque jour », se réjouit Syboulette, qui a convaincu son entourage que son étonnante reconversion était une bonne idée. « L’amour et l’enthousiasme donné par ma communauté sont de magnifiques récompenses pour tous ces jours et toutes ces nuits passées à coder et tester mes mods », sourit LukeRoss. « Et voir mon travail sur des sites comme The Verge, Polygon ou IGN, c’est assez génial, et cela me donne un bel espoir quant au futur de la VR. » Autre point positif, l’immense liberté dont ils jouissent : « On n’est pas aux ordres des studios, on peut faire ce qu’on veut et énormément s’amuser », explique Juan.

« C’est génial, que des gens pensent que notre travail est aussi bon que celui d’une entreprise multimillionnaire  »

Car le travail des modders trouve une exposition de plus en plus grande. Le mod Fallout London, dérivé du jeu Fallout 4, en est le meilleur exemple. « Lorsque nous avons sorti le trailer de notre mod, au moment de l’E3, il a reçu dix fois plus de vues que celui du nouveau contenu additionnel proposé par le studio  », explique Dean Carter, en charge du projet naissant. « Nous avons été bombardés par la presse et par des membres de la communauté, persuadés que notre projet venait de Bethesda, le studio officiel. C’est génial que des gens pensent que notre travail est aussi bon que celui d’une entreprise multimillionnaire  », explique celui qui coordonne de nombreux modders amateurs, et certains professionnels du milieu, qui ont envie de «  s’amuser un peu  ».

Pourtant, aucun des nombreux volontaires de l’équipe ne pourra tirer un centime des efforts accomplis, Bethesda ayant imposé des régulations très strictes autour du modding : « S’il existait un moyen de gagner un peu d’argent en faisant tout ça, je le ferai. Non pas pour être riche et célèbre, mais ce serait sympathique de pouvoir couvrir un peu les dépenses personnelles que j’ai engendrées en créant ce mod. »

Des studios indifférents

Car ce sont ces régulations qui limitent les revenus que peuvent engendrer les modders. « Du côté de Minecraft, nous ne sommes pas autorisés à vendre les mods pour de l’argent. Nous avons donc assez peu d’espace pour pouvoir avoir des revenus  », détaille Ray. Juan a décidé de faire fi des conditions « drastiques » du studio et fait payer pour son contenu : « Je sais que c’est mal et illégal, mais j’étais dos au mur. »  Rockstar, qui produit GTA, n’a cessé de changer d’avis quant aux modders et à l’usage des modsallant jusqu’à les bannir du jeu — et semble mieux le tolérer aujourd’hui.

« C’est dommage, parce que ce sont les mods qui font que nous utilisons encore ces jeux » ; explique Julien. Très actif sur Discord, ce Français adore chercher de nouveaux créateurs et personnaliser son expérience gaming à l’extrême. « Sur mon GTA rien ne ressemble à l’original : j’ai une nouvelle map, une nouvelle voiture, des nouvelles textures. » Il dépense bien volontiers une vingtaine d’euros par mois sur Patreon. « Les Sims, sans la communauté de créateurs, c’est une coquille vide  », estime Emma qui aime se perdre sur Tumblr, espace prisé des modders pour partager leur créations, à la recherche de contenus. « Je n’aurais jamais continué à y jouer sans le contenu personnalisé, et je suis persuadée qu’EA le sait. »

Le studio a récemment clarifié ses règles : les modders ont le droit d’utiliser Patreon s’ils s’engagent à rendre leurs créations disponibles et gratuites après un mois. Une règle appliquée de manière disparate. « Moi je m’y plie avec plaisir, je trouve ça éthique et cela ne m’a pas empêché d’avoir des donateurs », conclut Syboulette. C’est surtout l’indifférence des studios qui attriste les contributeurs : « On serait super contents à l’idée de parler à Mojang [le studio qui édite Minecraft] et je pense qu’on pourrait les aider à développer certaines choses », explique Ray. En attendant, les voilà condamnés à vivre dans un anonymat tout relatif.

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