Boostées par le succès planétaire de The Pitt, les séries médicales ont le vent en poupe ces dernières années dans divers pays. Un retour en grâce qui en dit long sur les dysfonctionnements de notre société.

De la pionnière Saint-Elsewhere à Urgences dans les années 90, en passant par des hits au long cours comme Dr. House, Grey’s Anatomy ou Good Doctor, les séries médicales possèdent une riche histoire aux États-Unis. Leur concept clair (un problème, un diagnostic et souvent une solution), leur casting choral et le renouvellement permanent des patients font de ce type de récit des mines d’or inépuisables pour les diffuseurs et un genre très apprécié du public. En témoigne le succès récent de The Pitt ou le retour de la très aimée Scrubs pour une nouvelle saison (diffusée en France à compter du 15 avril 2026 sur Disney+), 16 ans après son final.

Durant les années 2000-2010, les plus populaires d’entre elles apparaissent toutefois quelque peu déconnectées de la réalité. Créée en 2005 et déjà rendue à sa 22e saison (!), Grey’s Anatomy mise davantage sur le drama et les histoires de cœur de ses protagonistes que sur un réalisme exacerbé. De son côté, Good Doctor s’appuie sur un archétype masculin qui pullule dans les séries médicales et policières : le héros atypique, dont le comportement étrange ou asocial cache un génie caché capable de sauver la situation. 

Des héros faillibles dans des systèmes à bout de souffle

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Les soignants d’Hippocrate se débattent au cœur d’un système de santé en crise. // Source : Canal+

La fin des années 2010 marque un certain retour à la réalité. Fini les figures de Sherlock Holmes mal lunées ou les cas ultra-rares et spectaculaires qui ne peuvent être décelés que par un docteur génialement incompris. Lancée en 2018, la française Hippocrate sonne la charge d’une nouvelle génération de séries médicales au ton plus sombre, prêtes à ausculter le système de santé avec davantage d’acuité. 

La série de Thomas Lilti ne possède pas de héros providentiel. Elle met en scène un service de médecine interne de l’hôpital Raymond-Poincaré en proie à des situations de haute tension, comme le confinement forcé de ses titulaires pendant 48 heures. Elle explore les répercussions parfois dramatiques du manque de moyens sur le personnel soignant et les soins apportés.

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Pas le temps de pavoiser. Dans The Pitt, les situations d’urgence se succèdent. // Source : HBO Max

Arrivée en 2025 et produite par des vétérans d’Urgences, l’excellente et prenante série américaine The Pitt suit le quotidien du service des urgences de Pittsburgh. Son chef, le docteur Robby (Noah Wyle), lutte contre le syndrome du sauveur. Il représente une version attachante du médecin tout-puissant. À la fois conscient du travail collectif à fournir et incapable de déléguer, il se retrouve en burn-out à force de vouloir contrôler un environnement ultra-chaotique. 

Aliéné à son travail et dépressif, il est résolu dans la saison 2 à effectuer un congé sabbatique de plusieurs mois. Pourtant, il a bien du mal à passer la main à sa successeuse, le Dr Baran Al-Hashimi.

Exorciser la pandémie de Covid 

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Robby dans l’enfer de la crise du Covid. // Source : HBO Max

La pandémie mondiale du Covid, entre les années 2020 et 2022, renouvelle dans tous les pays l’intérêt du public pour des métiers du soin que l’on redécouvre plus que jamais indispensables à notre société. Tandis qu’au pic de la crise sanitaire, tout le monde applaudit médecins et infirmières à ses fenêtres, le réveil post-pandémie se fait dans la douleur. 

La saison 1 de The Pitt revient, à travers des flashbacks terrifiants, sur l’apocalypse vécue par le service des urgences pendant le Covid : les morts, la panique générale, le manque de lits… Ces jours sombres hantent le docteur Robby, victime d’un syndrome de stress post-traumatique. Le personnel soignant est traumatisé par ce qu’il a vécu.

Pour bien faire son travail, il faut désobéir ou se mettre en danger

Une chose est sûre : la pandémie de Covid n’a pas fait du bien aux systèmes de santé, qui en sont ressortis exsangues tout comme les médecins, infirmières, ambulanciers, etc., contraints à parfois effectuer un tri arbitraire dans les patients à soigner. Dans la saison 3 de Hippocrate, on prend la décision de fermer les urgences, ce qui crée un mouvement de colère contre le personnel soignant, lui-même éreinté.

Créée par Carlos Montero en 2024, la série espagnole Respira raconte aussi cet épuisement médical généralisé et la charge mentale subie par les médecins dans un hôpital public de Valence amené à accueillir une prestigieuse patiente, la présidente Patricia Segura. La situation du personnel devient telle qu’une grève sans précédent prend forme. La révolte gronde. 

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L’équipe espagnole de Respira a autant de pain sur la planche que celle de The Pitt ou Hippocrate. // Source : Netflix

Face à un système déshumanisant qui gère ces établissements comme des entreprises privées et exige des profits, qui maltraite ceux et celles qui travaillent dans les métiers du care, il ne reste parfois qu’une seule solution : la désobéissance.

Moins réaliste que la nerveuse The Pitt, filmée caméra à l’épaule et dont chaque épisode représente une heure de service, mais centrée sur un médecin qui a travaillé sur des zones de guerre, la série sud-coréenne The Trauma Code : Heroes on Call met en scène l’arrivée de Baek Kang-hyuk (Ju Ji-hoon), chirurgien au service trauma de l’Hôpital universitaire national Hankuk, qui use de méthodes pas vraiment recommandées par l’ordre des médecins pour sauver ses patients.  

Ce qui nous lie 

L’empathie des médecins envers les patients, mise en péril par des conditions de travail toujours plus précaires pour leur santé mentale, reflète notre propre désir d’empathie. Malgré tous ces dysfonctionnements, dans ces séries, le personnel tente coûte que coûte de faire ce qui est juste et de prendre soin de ceux et celles qui en ont besoin. 

C’est ce qui fait la réussite du revival de Scrubs, sitcom pleine d’humour et de fantaisie, qui aborde aussi dans ses nouveaux épisodes les conditions de travail du personnel et le travail de transmission aux nouvelles générations que doit désormais effectuer JD (Zach Braff). La série brille par le sens du collectif de ses soignants, toujours là les uns pour les autres.

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JD, Turk et Elliot sont de retour dans la saison 10 de Scrubs ! // Source : Disney+

L’irruption d’agents de l’ICE (police de l’immigration) dans la saison 2 de The Pitt illustre la bataille pour l’empathie qui se joue en ce moment aux États-Unis. Tandis que les docteurs ont fait le serment de traiter toute personne en demande de soins, riche ou pauvre, américaine ou immigrée, femme ou homme, de la même façon, les agents cagoulés intimident et maltraitent ouvertement les personnes qu’ils arrêtent, avec l’assentiment du gouvernement. Ils sèment le désordre, la violence et la peur dans leur sillage.

Les séries médicales mettent en avant ce qui nous lie davantage que ce qui nous divise. La valse des patients peut inclure un homme blanc aisé, une adolescente racisée ou une personne sans-abri dans le même épisode. La diversité est aussi de mise parmi le personnel soignant, à l’image de celle qui existe au sein des hôpitaux.

C’est un véritable paradoxe : personne n’a envie de se retrouver à l’hôpital et pourtant, les séries médicales nous font du bien. Elles nous rappellent ce qui nous lie, nous proposent des figures de soin qui gardent le cap malgré les tempêtes, et elles nous confrontent au pire, notre future mort, le tout sans quitter le confort de notre canapé. Si les séries médicales constituent le baromètre de la santé de notre humanité, leur retour en grâce reflète notre anxiété collective contemporaine face à un avenir toujours plus incertain. 

Comparatif svod // Source : Montage Numerama
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