En désaccord avec les propos récents des fondateurs de Tipeee, certains créateurs ont quitté la plateforme. Mais d'autres, pour qui les revenus collectés sur la plateforme de financement participatif dépassent le millier d'euros, ont préféré garder leur compte, tout en appelant leurs soutiens à faire leurs dons chez la plateforme concurrente, uTip.

Les propos tenus par les fondateurs de Tipeee dans l’émission Complément d’Enquête de France TV étaient la goutte de trop pour certains créateurs présents sur la plateforme de financement participatif. Face caméra, le cofondateur Michael Goldman déclare : « J’assume tout ce qu’il y a sur ce site, du plus antisémite au moins antisémite, et du plus complotiste au moins complotiste. » Si une petite partie des créateurs choqués par la déclaration ont immédiatement fermé leur compte et ainsi mis une croix, au moins temporaire, sur des revenus réguliers, d’autres ont préféré une méthode d’opposition plus douce.

Sur leur page Tipeee, ces derniers invitent ouvertement leurs soutiens à éviter Tipeee et à faire leurs dons sur uTip, son principal concurrent français. C’est le cas par exemple de StupidEconomics, affiché à plus de 1600 euros collectés par mois sur la plateforme. Valentin Levetti, un des deux cofondateurs de la chaîne, nous confiait vendredi qu’il ne pouvait pas couper brutalement les ponts avec Tipeee, car la perte de revenu aurait pour conséquence d’arrêter un projet porté par une employée. Alors il se contente pour l’instant d’afficher un message à sa communauté : «  Hey ! Donnez plutôt sur uTip : Tipeee refuse de supprimer les pages de créateurs qui font l’apologie du racisme, de l’antisémitisme, de la haine et de la violence et refuse d’être en accord avec la loi contre les contenus haineux et de désinformation. En tant que journalistes et créateurs, nous ne pouvons le tolérer. »

Plutôt que de quitter la plateforme, Monsieur Phi a publié un long message pour détailler son raisonnement éthique. // Source : Page tipeee de Monsieur Phi

Monsieur Phi de son côté, reçoit des revenus mensuels estimés à plus de 2200 euros. Sur sa page, il écrit : « Si vous hésitez, donnez plutôt sur uTip  », tout en rappelant que « vous pouvez bien sûr continuer de donner sur Tipeee. » Il rappelle en détail les faits et prises de position qu’il reproche à la plateforme. « Participer au financement de discours qui attisent clairement la haine et la désinformation tout en se maintenant à la limite de la légalité, c’est placer la barre de l’éthique aussi bas qu’il est légalement possible », juge-t-il. Chat Sceptique, un créateur qui reçoit près de 1 000 euros de revenus sur Tipeee, a copié le message exhaustif de son homologue sur sa page, et plusieurs autres vidéastes y font référence. Tous les créateurs cités ont pour principale activité la production de vidéos sur YouTube, où ils cumulent chacun entre 150 000 et 250 000 abonnés, et ils sont progressivement rejoint par d’autres dans leur contestation. Pour l’instant, Tipeee laisse faire cette mise en avant de son concurrent sur sa propre plateforme.

« Ce n’est pas possible de faire moins bien éthiquement »

Joint par Numerama au téléphone, Monsieur Phi développe son parti pris : « Cela fait longtemps qu’on sait qu’il y a des problèmes avec Tipeee. Dans la description de mes vidéos, je suggérais déjà à mes abonnés de privilégier uTip à Tipeee depuis l’affaire Hold Up. » Le problème, c’est que les dons qui transitent par la plateforme comptent pour plus de 50 % de ses revenus réguliers, son « matelas de sécurité ». Résultat, Monsieur Phi concède qu’il ne pourrait tout simplement pas se permettre, financièrement de fermer son compte, et d’ailleurs, il n’en a pas l’intention : « J’ai plus de 1 000 soutiens réguliers sur Tipeee, je sais qu’en changeant radicalement de plateforme, j’en perdrais une part non négligeable. »

Dans une position délicate comme la plupart des créateurs, le vidéaste rappelle qu’il n’a pas forcément besoin de fermer son compte pour qu’un changement s’opère : « C’est aussi aux donateurs de faire leur choix, s’ils veulent utiliser une plateforme plus éthique. Je les informe sur les détails de la situation, dont beaucoup n’étaient pas au courant, mais c’est à eux de décider. »

Monsieur Phi présente uTip comme un « Tipeee plus éthique », sans pour autant l’encenser. « C’est simple, pour uTip, ce n’est pas possible de faire moins bien éthiquement que Tipeee », assène-t-il, avant d’ajouter, « sur ces plateformes, il y aura toujours des cas-limites, puisqu’il y aura toujours une ligne éthique. En revanche, on peut demander à ce que cette ligne soit au moins un peu plus haute.  »

Léo Grasset de la chaîne DirtyBiology, un des plus gros créateurs de Tipeee (avec plus de 1500 soutiens) fait partie des vidéastes qui font référence au texte de Monsieur Phi, sur son compte Twitter. Il appelle ses soutiens à privilégier uTip, mais ne l’affiche pas sur son compte Tipeee. « C’est très risqué (et dur) de faire passer une communauté de soutiens d’une plateforme à l’autre (…), ça ne se fait pas comme ça. Tipeee était là en premier donc par prudence beaucoup de gens évitent d’en bouger », développe-t-il en réponse à son tweet.

« Il n’y jamais de solution miraculeuse »

Pour comprendre en partie l’hésitation de certains à quitter la plateforme malgré leur opposition éthique aux récentes prises de position des fondateurs de Tipeee, il suffit de se pencher sur le cas inverse. ExServ, créateur spécialisé dans le jeu vidéo, a tranché dans le vif. Samedi 4 septembre au matin, dès qu’il s’est informé sur le contexte autour des propos des fondateurs de Tipeee, il a fermé son compte et envoyé un message explicatif à ses soutiens via la plateforme. « Dans mon contenu et au quotidien, j’essaie de mettre en avant des valeurs et je ne me retrouve pas dans les propos tenus par les dirigeants de Tipeee », justifie-t-il. Avec plus de 1 300 euros récoltés par mois, il est, d’après nos observations, le plus gros compte à avoir fermé à ce jour. « Tipeee représente un peu plus de 40 % de mes revenus », confie le vidéaste à Numerama. Il s’attend désormais à devoir piocher dans son épargne, prévue pour ce genre d’aléas, pendant quelques mois, le temps que ses plus de 200 soutiens transfèrent leurs dons sur le compte Patreon qu’il a ouvert dans la foulée.

«  Depuis 11 ans que je fais ce métier, j’ai appris à ne pas mettre mes œufs dans le même panier. Entre YouTube qui change plusieurs fois d’algorithme et peut faire chuter les revenus publicitaires d’un jour à l’autre et Twitch qui baisse le prix des abonnements, on prend l’habitude  », rouspète-t-il.

Pour les créateurs, la dépendance aux plateformes est un problème latent, et se séparer de l’une d’entre elles peut revenir à remettre en question l’intégralité de leur activité. « Il n’y a jamais de solution miraculeuse. Je suis sur YouTube et pourtant c’est le paradis de l’extrême droite. En fait, je ne peux pas connaître ma limite de tolérance absolue à chaque fois. Mais dans le cas de Tipeee je peux la voir concrètement, et j’ai donc décidé que je ne veux pas être associé à ces gens-là », élabore-t-il.

« En tant que créateur, je ne peux pas me prétendre apolitique »

ExServ s’était inscrit sur la plateforme de financement participatif en 2019 : «  À l’époque, j’étais vraiment dans la galère. J’avais choisi Tipeee parce qu’ils étaient français, que c’était en euros, et que donc il n’y avait pas de formulaire à remplir comme sur les plateformes américaines. uTip ne proposait alors que de financer en regardant des publicités, et mon audience en a déjà assez sur YouTube. » Depuis, uTip a évolué vers un modèle très proche de Tipeee, et communique sur les récentes déclarations controversées de son concurrent pour se présenter comme l’alternative numéro 1. Mais dans l’espoir de ne pas revivre un même scénario, ExServ a préféré se tourner vers Patreon : « Ils sont plus carrés et procéduriers : leurs conditions d’utilisations sont bien plus spécifiques que Tipeee et uTip, notamment sur les fakes news.  »

Loin de jeter la pierre aux créateurs qui ont pris une position différente de la sienne, ExServ a conscience de son avantage : « Si j’étais une grosse chaîne avec des employés et des coûts structurels, peut-être que je me poserais plus de questions. Mais dans le cadre de mon activité, je n’ai, grossièrement, qu’une connexion internet à payer. »

Il conclut : «  Il y a 3 ou 4 ans, je n’aurais peut-être pas réagi comme ça. Mais en ce moment, avec la remontée des discours haineux et complotistes, je ne pense pas qu’en tant que créateur, je peux me prétendre apolitique et ignorer ce qui est toléré sur les plateformes. »

Article mis à jour le 4 septembre à 15H45 avec les citations de Monsieur Phi. 

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