L'auteur présumé de la tuerie de Toronto du 23 avril 2018 se réclamait d'une communauté dont les membres se surnomment les « incels », des hommes qui se disent victimes du rejet des femmes. Passage en revue du vocabulaire terrifiant qu'utilisent les membres de ces groupes masculinistes en ligne, en anglais et en français.

« Je cherche à parler au sergent 4chan. La révolution incel vient tout juste de commencer !  » Ces mots ont été publiés sur la page Facebook d’Alek Minassian, l’auteur présumé d’une attaque à la voiture-bélier à Toronto lundi 23 avril 2018, qui a tué 10 personnes et fait 15 blessés. « Nous allons renverser tous les Chads et les Stacys ! », continue le billet, dont la page a depuis été supprimée par les équipes de Facebook.

Si plusieurs médias parlent d’un « acte solitaire  », le message de l’accusé de 25 ans, arrêté par la police, revendique une appartenance claire à une communauté très active en ligne, bien qu’éparpillée. Incel est un raccourci de «  involuntary celibate », soit «  ayant fait vœu de chasteté contre son gré  ». C’est un terme inventé par une communauté d’hommes majoritairement anglophones, pour décrire le fait d’être, selon eux, rejetés par la gent féminine, qu’ils méprisent en retour pour refuser d’avoir des relations sexuelles avec eux.

« How to get a girlfriend ». Wikihow

Un vocabulaire détaillé pour appuyer leur rhétorique

Fin novembre 2017, Reddit a fermé sa sous-rubrique intitulée Incel qui comptait plus de 40 000 membres, et qui avait bifurqué de son positionnement d’origine, comme l’explique le Monde.fr. Au départ un groupe pour célibataires, dont certains se plaignent de leur virginité, il a été par la suite gangréné par des internautes de plus en plus virulents. À sa fermeture, on pouvait fréquemment trouver des sujets de discussions misogynes comme « toutes les femmes sont des salopes ».  Aujourd’hui, il existe encore des forums où sont échangé des messages qui excusent, voire glorifient, le viol.

Les membres de ces communautés ont pour habitude d’exposer leurs opinions comme si elles étaient des faits, à l’aide d’un vocabulaire vaste, précis, détaillé. Il s’agit généralement de présenter des idées sexistes comme si elles étaient logiques, voire scientifiques. La majorité des messages échangés le sont sous forme de mèmes imagés, de courts paragraphes à la rhétorique expéditive ou de schémas simplistes.

Capture d’écran par Libération.

Le vocabulaire anglophone

Voici un glossaire, rangé par ordre alphabétique, des termes les plus souvent utilisés dans les communautés masculinistes, qui montre la construction d’une pensée qui mêle victimisation, sexisme, violence et conspiration. 

Chad  : Le prénom Chad est détourné en nom commun pour désigner tout ce que l’incel n’est pas. Un homme costaud, beau, grande gueule, qui aurait du succès auprès des femmes, même s’il les traite mal.

Fakecel : Un fakecel est une personne considérée comme « faux incel » par certains incels parce qu’il est beau ou charismatique. « Certains incels pensent que si tu n’es pas un petit mec puceau avec un visage déformé qui se fait harceler tu ne peux pas être un incel », résume un utilisateur de Reddit.

Femoid : Mélange de « female » et « humanoid », c’est une manière de parler des femmes qui vise à les déshumaniser en les traitant de robots.

Friendzone : La friendzone, ou « zone de l’amitié », est un concept qui existe depuis plus de vingt ans (on en retrouve des traces dans la première saison de Friends, ou la première saison de Scrubs  par exemple), et qui désigne un état imaginaire dans lequel serait mis un homme lorsqu’une femme préfère être amie avec lui plutôt que de réciproquer ses avances. Les nice guys (voir ci-dessous) considèrent qu’ils sont souvent « mis dans la friendzone » tandis que les filles leur préfèrent les chads.

Incel : involuntary celibate, ou ayant fait vœu de chasteté contre son gré. Une personne qui se plaint généralement que les femmes ne veulent pas avoir des relations sexuelles avec lui.

Ladder Theory : Cette « théorie de l’échelle » est à relier à la friendzone. Elle illustre un phénomène fictif — bien que qualifié de « prouvé scientifiquement » par le site du même nom — qui voudrait que les femmes classent les hommes qu’elles rencontrent en deux catégories : l’échelle de l’amitié ou l’échelle de l’amour. Une fois qu’un homme (souvent un nice guy) a été mis sur l’échelle de l’amitié, il ne pourrait plus en descendre.

Negging  : Certains pickup artists (voir ci-dessous) prônent cette technique de drague qui consiste à faire des reproches à une femme afin qu’elle ait moins confiance en elle, et qu’elle ait envie de séduire la personne qui l’injurie.

Nice guy : La figure du nice guy, ou gentil garçon, représente un homme qui a du mal à parler et séduire des femmes, alors qu’il ne leur apporterait rien que du respect. Le nice guy est construit en opposition aux dragueurs ou chads qui, eux, parviendraient à obtenir les faveurs sexuelles des femmes en les traitant mal. Le nice guy se sent généralement injustement rejeté par des femmes, et mis dans la friendzone.

Pickup artist  : Certains hommes se sont spécialisés dans le partage de « conseils » pour réussir à draguer et emballer des femmes. Sous couvert d’enseigner la séduction, ces derniers propagent souvent des idéologies misogynes et humiliantes à l’égard des femmes. Les pickup artists voient la drague comme un jeu où il incombe de collectionner les conquêtes, parfois en utilisant le negging.

Redpill : Ce terme est souvent utilisé sur l’imageboard anonyme 4chan, en référence à la saga Matrix. Dans le premier film, on offre à Neo le choix entre une pilule bleue (il restera dans le bonheur et l’ignorance de la réalité), et une pilule rouge (qui lui permettra d’être éclairé, mais aussi de comprendre la brutalité de la réalité de la société). Certaines communautés d’extrême droite, antiféministes et masculinistes utilisent l’expression redpill pour désigner le moment où ils auraient « ouvert les yeux » et compris que les femmes dominaient un monde dans lequel ils sont les vraies victimes.

Roastie : L’expression « roasties », pour « rosbeef », est utilisée pour dégrader l’image de la femme en se référant à son vagin, qui ressemblerait à un morceau de viande. Il arrive que le terme soit utilisé pour parler d’une femme qui a eu plusieurs partenaires sexuels, résume Libé.

Stacy : Stacy est la partenaire de Chad, c’est une femme belle, un peu simple, qui rigole beaucoup, et qui refuse les avances des incels.

Glossaire pour la France

En France, des internautes qui fréquentent le forum « blaba 18-25 » du site jeuxvideo.com — parfois utilisé pour organiser des campagnes de harcèlement à l’égard des femmes — usent également d’expressions spécifiques aux communautés antiféministes. Voici quelques exemples, avec l’aide du repérage effectué par nos confrères de BuzzFeed et de Libération.

alpha / bêta : Ces abréviations correspondent aux clichés des  « mâles alpha » et « mâles bêta », qui veulent que le premier soit un « dominateur » (un chad) tandis que le deuxième est un nice guy  ou un « fragile », qui ne s’impose pas.

AW : Acronyme de « attention whore », qui est une insulte en anglais pour critiquer des personnes qui cherchent à attirer l’attention sur elles.

Célestin : Un « mâle bêta », timide et isolé qui n’ose pas parler aux femmes.

Cheveux bleus : Terme qui se moque de certaines femmes féministes qui se teignent les cheveux dans des couleurs qui ne sont pas naturelles.

go muscu : Injonction à aller se muscler pour devenir un « alpha ».

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