Face à l'importance économique du marché chinois, Apple est devenu le « tigre de papier » de la Chine de Xi Jinping. iCloud sera hébergé sur le territoire chinois et ce mouvement qui peut paraître anodin a de nombreuses conséquences.

Le suspense n’existait pas : depuis début janvier, il était annoncé que le 28 février, Apple mettrait en fonctionnement son data-center en Chine, rapatriant les données et clefs de chiffrement des utilisateurs d’iCloud en chinois au sein même du pays. À quelques jours du lancement de cette infrastructure, la situation rappelle qu’Apple a cédé à la Chine, en dépit des conséquences sur ses utilisateurs.

Confidentialité à géométrie variable

Soumise aux nouvelles règles chinoises, l’entreprise a suivi les directives nationales sans pouvoir sourciller. Elle est un des rares géants américains à être aussi exposé au régime chinois, Amazon, Google ou encore Facebook étant absent du marché national. Mais pour Apple, la Chine représente son troisième marché le plus lucratif après les États-Unis et l’Europe. Au dernier trimestre de 2017, la firme de Cupertino enregistrait 19 % de ses revenus en République populaire de Chine.

Dès lors, la réalité économique contraint l’entreprise de Tim Cook, devenant tigre de papier. La pression politique chinoise aura ainsi eu raison des méthodes défendues par Apple depuis une décennie, en matière de confidentialité de son cloud à destination des particuliers. Auparavant, toutes les clefs de chiffrement nécessaires à la protection des données pour iCloud étaient stockées aux États-Unis, forçant les gouvernements étrangers à passer par le système américain pour obtenir ce sésame.

Pour la première fois, après le 28 février, ces clefs seront rapatriées en dehors des États-Unis. Légalement, le gouvernement chinois sera en mesure d’exiger ces clefs, et donc les données stockées sur iCloud déchiffrées, des utilisateurs d’Apple en Chine sans s’exposer à une démarche légale américaine. Ces demandes gouvernementales seront désormais arbitrées à l’intérieur même du système juridique chinois, exposant les Chinois à une politique de confidentialité à géométrie variable. Notons en revanche que le chiffrement des iPhone n’est pas concerné : on parle ici uniquement des systèmes de Cloud — et donc des sauvegardes en ligne.

Il y a dix ans, Yahoo laissait le pouvoir chinois accéder aux données de ses utilisateurs dans une démarche similaire. De cette manière, l’ancien géant américain avait permis l’arrestation et l’emprisonnement de deux opposants politiques chinois. L’affaire devait éclairer les géants technologiques pour les décennies à venir — telle une jurisprudence morale. Contraint par une interdiction des ventes ou l’abandon des services de Cloud dans le pays, Apple franchit de nouveau ce Rubicon.

L’arbitraire du système juridique chinois

Plutôt que d’annuler son service de cloud, la firme a cédé à Beijing. Bien qu’aux États-Unis, l’entreprise a pris la peine de s’en désoler par communiqués, le mal est fait. Au-delà des formules, iCloud, qui aurait pu être simplement arrêté en Chine, va être déménagé dans une infrastructure de la firme chinoise Guizhou, propriété étatique.

Apple a beau affirmer avoir « de bonnes protections pour garantir la sécurité et la confidentialité des données en place » et affirmer qu’aucune «  porte dérobée ne sera créée dans [les] systèmes  », le sujet sera moins technique que légal : quelle garantie la firme a-t-elle obtenue dans un système juridique arbitraire ?

En Chine, rappellent des experts auprès de Reuters, les mandats — nécessaire pour obtenir les données auprès d’Apple — ne sont pas tributaires d’une décision de juge. Ils peuvent être rédigés et appliqués par la police. Jeremy Daum, avocat et chercheur à Beijing, rappelle auprès de l’agence : « Même dans les débuts d’une investigation, la police a tous les pouvoirs pour collecter des preuves. [Les collectes] sont autorisées par des procédures internes à la police et non par une justice indépendante  ».

CC Flickr Colin J

Auparavant, les procédures américaines, opérées en transparence et sans dérogation, présentaient, selon Camille Fischer de l’Electronic Frontier Foundation (EFF) un standard mieux disant de la protection de la confidentialité, pour les Chinois comme pour les Américains. Cette protection propre au système juridique américain est perdue pour les Chinois.

En guise de garanties, Apple a précisé que les demandes du gouvernement chinois seront toujours rapportées dans son bilan annuel de transparence. La firme promet en outre de ne pas répondre aux demandes les plus massives. La question du rapport de force d’Apple pour résister à de telles demandes se pose toutefois.

En Chine, la « mise en conformité  » d’Apple apparaît en outre malheureuse. Ce week-end, Xi Jinping s’octroyait le droit de rester à son poste de secrétaire général autant de temps qu’il le souhaitera. Une direction du pays qui rappelle aux Chinois le pouvoir à vie imposé par Mao. Retouchant la constitution à cet effet, Jinping a provoqué de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux chinois — aussitôt censurées.

Partager sur les réseaux sociaux