L'habit ne fait pas le moine nous répondent déjà les moins soucieux de leur apparence. Et pourtant, en livrant quotidiennement notre apparence à une intelligence artificielle, nous pourrions en dire beaucoup plus sur nous-mêmes que nous ne le faisons sur Facebook.

Lorsque Amazon dévoilait son Echo Look, une caméra intelligente jugeant votre dressing et votre tenue du jour, beaucoup ont ricané, trouvant les efforts de la firme pour s’affirmer dans le textile aussi zélés que fantasques. À quoi pourrait bien servir une caméra de dressing après tout ? N’avons-nous pas un miroir ? Pour certains, l’Echo Look serait donc gadget et superflu.

D’autres voient déjà en la petite caméra l’instrument du mal absolu, de l’IA vengeresse qui viendrait insinuer un totalitarisme consumériste dans nos foyers.

Motherboard par exemple a interrogé la firme de Seattle sur la revente éventuelle des données collectées par l’intelligence artificielle à d’autres firmes. Dans une première réponse, Amazon s’est légèrement drapé dans le flou de son langage juridique, avant d’ajouter, dans un deuxième temps, qu’aucune donnée ne sera vendue et que les archives de la caméra seront conservés jusqu’à leur suppression par l’utilisateur.

Œil de lynx

Mais avant même que la société de Jeff Bezos ne clarifie sa position, l’idée que des données sur notre apparence puissent être vendues a changé la vision que nous avions de l’objet. De gadget superflu, l’Echo Look devenait une des meilleures stratégies pour collecter des données essentielles sur nous. Car il n’est pas nécessaire, après tout, qu’Amazon vende ces données pour en faire un usage secondaire qui sort de la recommandation commerciale : la boutique en ligne peut les utiliser elle-même pour développer d’autres projets.

Peu habitué à nous poser la question du poids de notre apparence pour les géants du web, nous étions nombreux à éviter la problématique comme si elle n’était qu’affaire de chiffons. Mais en introduisant un œil intelligent — entraîné pour reconnaître ce qu’il voit– dans nos dressings, nous lui livrons des secrets intimes.

CC Flickr Bell Ella Boutique

Nous pensons d’abord à la santé. Bien que la firme de Seattle ne soit actuellement pas préoccupée par notre forme physique dans ses différentes activités commerciales, l’Echo Look pourrait parvenir à reconnaître l’évolution de notre forme physique en quelques mois d’utilisation. Votre poids et votre taille pourraient être rapidement déterminés grâce à votre physionomie, tout comme leur évolution. Or il est de notoriété publique que la tech n’est jamais las de trouver des solutions pour nous faire maigrir — une obsession bien moderne qui va des apps de coaching aux bracelets qui comptent nos pas.

Sur le pan de notre santé mentale, une intelligence artificielle bien entraînée devrait également être en mesure d’apercevoir et retranscrire nos évolutions d’humeur. En se fondant sur nos choix, nos habitudes et une analyse chromatologique, l’IA pourrait définir un certain nombre d’humeurs. Pour les personnes qui se maquillent, la question du maquillage est également très pertinente, les choix cosmétiques étant liés à l’activité, la santé et l’humeur.

La nature des informations change, mais elles sont ce qu’elles sont : des informations

Mettre de l’anticernes un mardi matin, est-ce parce que vous avez fait la fête le lundi soir ? Que vous avez un rendez-vous professionnel le mardi après-midi ? Ou tout simplement que votre semaine est déjà épuisante alors même qu’elle ne fait que commencer ? La nature des informations change, mais elles sont ce qu’elles sont : des informations.

Et en réfléchissant sur les différentes variables qu’une caméra intelligente pourrait reconnaître, nous pensons également à la grossesse dont les symptômes sont peu discrets pour une caméra. Une donnée intéressante pour Amazon qui invite déjà les parents à déclarer l’arrivée d’un enfant dans le foyer, en échange de promotions sur les couches.

On peut ajouter à cette liste l’orientation sexuelle, l’appartenance religieuse, les hobbys éventuels — tiens donc, vous mettez des runners tous les dimanches — et même des préférences dont nous ne doutons pas qu’Amazon fera bon usage. Peut-être proposera-t-il à tous les porteurs de t-shirt des Ramones d’acheter Rocket To Russia

En somme, par essence, nos vêtements sont des vecteurs d’informations dont nous jugeons mal les conséquences. Autrefois propre au rapport à autrui, l’apparence devient également un rapport à la machine, et à ce jeu, difficile de savoir qui d’Amazon ou de vos collègues sera le plus indiscret face à vos choix de chemises.

Partager sur les réseaux sociaux