Sur les traces de Pierre Le Grand, le Président de la Fédération de Russie était accueilli ce lundi à Versailles par Emmanuel Macron. Alors que M. Poutine n'avait pas été reçu dans un tel cadre depuis 2012, la mise en scène faste de l'équipe Macron a été le décorum des tirs croisés entre la Russie et la France sur le cyberespace.

Sur les murs de la salle, des batailles versaillaise, les métaphores de la grandeur française s’alignent. Clovis ici, Napoléon là, et au milieu, messieurs Poutine et Macron jouant chacun des coudes pour convaincre la presse de l’importance de la rencontre et de ses enjeux. Objectif : forger le rapport de force qui liera les deux pays durant les prochaines années.

Rencontre faste et symbolique, certes, mais rencontre tendue et musclée d’abord

Il y a précisément trois siècles, Pierre le Grand posait les pieds à Paris donnant ainsi naissance au lien diplomatique qui a lié les deux monarchies. L’Histoire et ses soubresauts ont progressivement diminué, jusqu’à la rupture, mais le symbole, l’admiration mutuelle forgée par la culture n’a, elle, pas changé. C’est donc sous le regard du tsar sorti des marais de Saint-Pétersbourg qu’a débuté la reprise d’un dialogue rompu par François Hollande.

CC. Le Kremlin

Une visite de travail forte en symboles

L’ex locataire de l’Élysée avait reçu en 2012 le président russe avant de délaisser les rencontres bilatérales dans un contexte de sanctions européennes et de profondes frictions sur les dossiers syriens et ukrainiens. M. Macron qui avait clarifié une position peu favorable à Moscou lors de sa campagne a joué avec la rupture, naturelle, avec son prédécesseur — sans toutefois s’éloigner des positions de l’ancien président sur les questions internationales. Rencontre faste et symbolique, certes, mais rencontre tendue et musclée d’abord.

L’heure passée dans le secret de la diplomatie par les deux hommes s’est traduite par une conférence de presse où se lisaient les tensions de la joute lors de l’habituel ping-pong avec les journalistes. Face à un président français très confiant, M. Poutine ne semblait pas diminué, mais tendu. M. Macron balaie par ailleurs bien vite la question de l’inimité personnelle : « La diplomatie n’est pas une affaire de chimie personnelle mais elle consiste à apporter des solutions à des problèmes concrets explique-t-il avant d’ajouter Nous nous sommes tout dit. »

Le chef d’état russe a lui renvoyé à un futur proche la résolution des tensions, estimant qu’elles seront réglées par les questions économiques. On pense là aux sanctions financières qui plombent l’économie russe et mécaniquement, les intérêts français logés au pays des tsars.

Si le président français n’a pas hésité à exprimer avec clarté ses souhaits, notamment en faveur d’une nouvelle négociation sur le conflit urkainien, la « visite de travail  » du Président russe, comme l’appelle la cellule diplomatique française, a vu la question du cyberespace émerger comme un sujet de premier ordre. Et sur cette question, les deux chefs d’états ont échangé des hostilités à peine masquées.

Macron dur sur les fake news, muet sur les attaques informatiques

Si la presse internationale retient la dénonciation élyséenne des médias d’opinion gouvernementaux, RT et Sputnik, appelées par le président français «  organes d’influence et de propagande mensongère  » il ne faudrait pas ignorer les réponse de l’ex espion du KGB sur les attaques informatiques dont ses services secrets sont accusés.

Lors d’une question adressée à chacun, M. Poutine a révélé que la question des attaques informatiques avait été ignorées par M. Macron. Il précise : « Pour ce qui est de la soi-disante ingérence russe dans les élections, le sujet n’a pas été évoqué. Le président français n’y a pas montré d’intérêt et moi encore moins.  »

CC. Le Kremlin

Le président français a également balayé le sujet, renvoyant la question à son premier échange avec la Russie : « Nous avons évoqué l’élection française quand le président Poutine m’a appelé pour me féliciter. Moi, je suis un pragmatique. Quand j’ai dit les choses une fois, je n’ai pas pour habitude d’y revenir.  » Comprenez : la Russie est prévenue, elle ne devrait pas recommencer.

« la soi-disant ingérence russe dans les élections n’a pas été évoquée »

Insatisfaits, les journalistes reviendront plus tard sur le sujet, moins anecdotique que ne le laissent entendre les présidents — il était encore au menu de l’OTAN plus tôt dans le mois. Interrogé plus frontalement sur les déstabilisations et l’éventuel favoritisme russe pour Marine Le Pen, Vladimir Poutine explique : « Sur les hackers, vous voyez comment cette question a été formulée ? Vous avez dit « on dit que peut-être c’était des hackers russe ». Comment voulez-vous que je commente quoi que ce soit ? Qui le dit et sur quelle base ?, a fustigé le chef d’État avant d’ajouter : La presse peut tout se permettre, c’est pour cela qu’elle existe. Mais en politique on ne peut pas fonder des actions sur des suppositions qui ne sont pas confirmées.

Liant le sujet à l’autre à l’instar de la presse française, M. Poutine enchaîne sur le FN : « Sur [Marine] Le Pen, ce n’est pas sa première visite. Elle vient systématiquement à Moscou. [C’est] Sa vision des racines européennes. Ça ne veut pas dire que nous avons essayé d’influencer les résultats des élections, d’ailleurs c’est quasi impossible. Nous ne sommes pas des enfants, nous sommes des hommes sérieux.  »

CC. Le Kremlin

Les hackeurs, des enfants

La traduction française de la réponse du président russe laisse entendre, à son habitude, que la question de la cyberguerre est ourdie par une presse trop imaginative. Mais plus symbolique, l’ancien espion oppose le sérieux de sa stature avec la puérilité d’une tentative de déstabilisation démocratique.

La stratégie poursuivie par le Kremlin n’est pas nouvelle : elle tend à décrédibiliser les accusations en estimant que le cyberespace serait un non-sujet, à la manière de Trump qui forgeait l’image « d’un type de 180 kg dans son lit  » piratant le parti démocrate.

Et qu’importe la poigne et le sourire de M. Macron, la question évitée renvoie la cyberguerre aux esprits imaginatifs des enfants (des journalistes). Si la Syrie et l’Ukraine sont un sujet, un champ de bataille reconnu, le cyberespace est lui maintenu dans le flou de son statut et de l’immatérialité de ses luttes d’influence. Étrange évitement d’un dossier qui va occuper la quatrième armée souhaitée par le président français.

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