Quel serait l'état de l'art traditionnel, si l'on appliquait aux galeries faites de briques et de ciment le même mode de fonctionnement que les galeries en ligne, où règne le jugement immédiat ?

La semaine dernière, le Centre Pompidou Virtuel ouvrait ses portes, en communiquant très fortement sur son esprit d'ouverture : web sémantique, utilisation de logiciels open-source, web collaboratif, etc. Mais comme le détaille très finement Lionel Maurel dans Owni, il s'agit essentiellement d'une opération de communication ; car dans les faits, le site du Centre Pompidou Virtuel n'a pas grand chose d'ouvert. Le musée d'arts contemporains se paye même le luxe d'inventer le concept de la licence libre à la demande, puisqu'il prétend publier son code source sous licence libre, mais n'accepte de le communiquer que sur dossier.

Parallèlement, le graphiste Geoffrey Dorne propose une analyse de la conception du site du Centre Pompidou, qui a coûté 12 millions d'euros à réaliser. A cette occasion, il livre une petite phrase a priori sans importance, qui appelle pourtant une réflexion globale sur l'évolution de l'art et des rapports de l'art au public :

Il est également possible de contribuer sur le site, chose très intéressante car cet espace d’expression en ligne n’existe pas encore vraiment au sein du musée. On ne peut pas « commenter » ou « liker » une oeuvre dans les salles d’exposition, cependant, en ligne, ça semble être possible.

Il est vrai que nous n'avons jamais entendu parler d'un musée qui afficherait par exemple un compteur des "like" sur Facebook, comme l'a fait C&A sur les cintres de ses vêtements au Brésil. Ou qui ferait défiler sur un écran les commentaires laissés par les visiteurs du musée. Au mieux, les établissements culturels proposent une copie d'eux-mêmes dans l'environnement numérique, mais ils ne proposent aucune passerelle entre la version en ligne et la version physique. Techniquement, ça ne poserait pourtant aucune difficulté. Culturellement, c'est autre chose.

Il nous semble en effet, intuitivement, que les artistes s'y opposeraient largement. Les salles d'exposition ont dans l'imaginaire collectif quelque chose de l'ordre du sacré, qui impose le respect aux oeuvres. Si l'oeuvre est exposée, c'est nécessairement qu'elle le vaut. On peut avoir son propre jugement sur une oeuvre, mais il doit rester de l'ordre de l'intime, et ne pas s'imposer aux autres. On ne "like" pas la Fontaine de Duchamp. Est-ce même souhaitable ? Combien de "like" aurait eu le Carré blanc sur fond blanc de Kasimir Malevitch, devenu une oeuvre majeure de l'histoire de l'art ? Lorsqu'il est exposé entre quatre murs, l'art s'enferme dans une bulle imperméable à la critique, comme s'il fallait assurer à l'oeuvre l'immunité qui lui permettrait de survivre à la difficile épreuve du temps contemporain. 

Or sur Internet, la critique instantanée est la règle. Elle s'impose à l'artiste. Le site de photographies 500px, qui tente de rivaliser avec Flickr, a basé une grande part de son interface sur l'interactivité immédiate, avec la possibilité de "liker", de "favoriser" et de commenter les oeuvres. Un score est calculé, dit "pulse", qui fait office de jugement collectif sur la qualité des clichés :

Sur YouTube, Google affiche carrément une jauge, qui indique le nombre d'internautes qui ont "aimé" une vidéo, et ceux qui ne l'ont "pas aimé". La note est utilisée par le moteur de recherche interne du site, lorsque le visiteur souhaite parcourir les vidéos les mieux notées :

Sur Deezer, l'auditeur est également invité à noter la musique qu'il écoute, et la note est affichée pour tous les internautes, et prise en compte dans les recommandations d'écoutes :

Aujourd'hui, l'artiste qui ne souhaite pas que son oeuvre soit commentée là où elle est présentée doit nécessairement l'héberger lui-même, sur son propre blog. Il peut même exercer ses droits d'auteur pour éviter qu'elle puisse être reproduite et commentée ailleurs. Mais il diminue alors fortement ses chances d'être connu et reconnu.

Pour se faire connaître sur Internet, il faut d'abord accepter un principe d'humilité, et souffrir du jugement populaire. Qui n'est pas toujours compatible avec l'exigence artistique. 

Quoi de plus humble, par exemple, que de publier ses photos sur Flickr, où elles seront noyées dans une incroyable masse d'où il est très difficile d'émerger :

(illustration : dérivé de @appelogen.be, licence CC by-nc)

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