Ce n'est pas une surprise, le plus grand flou entoure la méthodologie utilisée par les ayants droit pour quantifier le piratage. Une chose est sûre, les conclusions amènent toujours au même constat : d'importants dégâts pour l'économie du secteur, voire pour l'économie toute entière. Or, des experts recommandent à la classe politique une certaine prudence face à ces rapports.

Les ayants droit manipulent-ils les chiffres du piratage à leur convenance ? C’est la question qui se pose depuis la sortie fracassante d’un rapport de la Cour des comptes américaine, en avril dernier. Dans celui-ci, le Government Accountability Office (GAO) a estimé que les documents produits par les lobbys industriels et les maisons de disques gonflent artificiellement la menace que ferait peser le piratage sur leur activité, et sur l’économie en général.

La question de l’impact du piratage n’est pas nouvelle. Si les ayants droit affirment depuis des années que le partage est la source d’immenses pertes, le lien de cause à effet n’a jamais été formellement démontré. Pire encore, les lobbys biaisent le débat en ne s’attardant que sur les effets négatifs, en conservant le principe inexact qu’un piratage équivaut à une vente perdue.

Incapable de trancher entre la position des ayants droit et le récent rapport de la Cour des comptes, le Comité des finances du Sénat a finalement chargé la Commission pour le commerce d’auditionner différents experts pour fournir de nouveaux éléments à l’enquête. Car c’est bien avec ces rapports falsifiés que les ayants droit ont convaincu les politiques de rentrer dans une surenchère législative toujours plus liberticide.

Dans l’ensemble, selon les informations rapportées par PC World, les différents experts et économistes interrogés par la Commission pour le commerce se sont montrés pour le moins prudents, si ce n’est sceptiques, devant les données fournies par les ayants droit. C’est par exemple le cas de Fritz Foley, professeur à l’université d’Harvard.

« Soyez prudents face aux informations que les multinationales vous fournissent » a-t-il déclaré. « J’imagine qu’elles ont une raison d’affirmer que les pertes causées par le piratage sont très, très importantes« , profitant de l’occasion pour critiquer la traditionnelle équation avancée par l’industrie du divertissement, où un téléchargement équivaut à une perte commerciale.

En la matière, le professeur rejoint les conclusions du GAO. Devant le manque de données, il est impossible de quantifier correctement les effets de la contrefaçon et du piratage. Et les différents rapports sur le sujet n’en caressent que la surface. Et de toute façon, l’argent qui n’est pas engrangé par les industries culturelles ne disparait pas pour autant. Il reste bel et bien dans le circuit économique.

C’est ce qu’a cherché à faire comprendre le professeur Peter Yu, de l’université de l’Iowa. Spécialiste de la propriété intellectuelle, il a mis en avant un problème de perspective. Pour jauger des effets du piratage ou de la contrefaçon, il ne faut s’intéresser à un seul secteur économique, mais bien à l’ensemble de l’économie. L’argent qui n’est pas dépensé dans un secteur peut l’être dans un autre. Et de citer un cas de figure très particulier.

Si la Chine est effectivement réputée avoir fait du piratage et de la contrefaçon un sport national, cela ne se traduit pas pour autant par des retours uniquement négatifs sur l’économie américaine. Les industries chinoises qui en font un commerce sont bien obligées d’utiliser des consommations intermédiaires dans leur processus de production. Et certaines matières premières peuvent provenir des Etats-Unis ou être exploitées par des entreprises américaines à l’étranger.

Pour le professeur Yu, il est donc tout à fait envisageable que des salariés américains travaillent de façon indirecte avec des entreprises dont la spécialité est de contrefaire des biens. Sans aller jusqu’à encourager cette tendance, Peter Yu souligne bien la complexité de ce sujet, puisque des emplois peuvent d’une certaine façon être créés « grâce » au piratage. À l’heure où les industries du divertissement affirment que le piratage détruit des emplois, le contraste est saisissant.

Torrentfreak, qui s’est également intéressé à cette question, a remarqué les suggestions de Daniel Chow, un professeur de droit à l’université de l’Ohio. Tout d’abord, les industries doivent faire un vrai travail de fond pour éviter de sortir des rapports au contenu douteux. Ensuite, celles-ci doivent apporter une autre approche, en évitant de cristalliser les positions de chacun.

Dans le cas de la Chine, il explique comprendre la démarche procédurière des entreprises américaines contre les sociétés chinoises, mais cette tactique n’a pas d’incidence sur le piratage et la contrefaçon. Et surtout, elle n’a pas de hauteur de vue. L’agacement gagnerait les autorités chinoises, lassées d’être en permanence sermonnées par l’Amérique, a-t-il prévenu.

Cependant, difficile d’imaginer que le gouvernement américain écoutera ces recommandations, surtout avec le travail de lobbying important de la MPAA et de la RIAA.

Rappelons que la première souhaite que l’Administration Obama prenne des mesures contre la Chine, suspectée d’abriter d’immenses usines de production de DVD pirates. Selon l’organisme en charge de la défense de l’industrie du cinéma américain, il ne faut pas hésiter à brandir le protectionnisme pour faire plier les Etats récalcitrants. Même constat du côté de la RIAA, qui a dressé une liste des « pays ennemis du droit d’auteur« .

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