Le robot a beau être un objet inanimé, il mobilise des émotions chez l'être humain. Mais cette relation ne va que dans un sens. Et cela pose de nombreuses questions, notamment éthiques et morales.

Elle s’appelle Harmony. Elle est blonde aux yeux bleus et porte des sous-vêtements blancs. Pour 7 999 dollars, n’importe qui peut l’acheter, personnaliser ses cheveux mais aussi sa poitrine, son vagin et lui ajouter un piercing au téton ou au nombril. Commercialisée par l’américain Abyss Creations, Harmony n’est pas la seule poupée sexuelle du marché. D’autres entreprises, comme Truecompanion ou Syntheaamatus se sont aussi lancées ces dernières années.

Ces poupées, pensées pour le plaisir sexuel, sont dotées d’une intelligence artificielle. Elles peuvent performer plusieurs positions sexuelles, retiennent celle que leur partenaire préfère et imitent aussi l’orgasme. Elles sont aussi capables de soutenir une conversation avec leur partenaire. Des caractéristiques troublantes, qui brouillent les lignes entre une véritable relation sexuelle entre deux personnes et la simple utilisation d’un sextoy, comme une poupée gonflable.

On peut éprouver des choses pour un robot

« Nous avons la capacité de projeter des émotions et des comportements humains sur des objets inanimés. Cet anthropomorphisme est d’autant plus fort lorsqu’il prend place dans notre intimité. Plus il intervient dans la sphère intime, plus ce sentiment est fort. Nous arrivons à faire des objets inanimés des miroirs de nous-mêmes  », explique à Numerama Laurence Devillers, professeure en informatique appliquée aux sciences sociales et chercheuse au CNRS. Et l’utilisation de poupées sexuelles se fait exactement dans ce cadre. A la maison, tout seul, quand rien ne peut venir perturber la relation.

Si bien que ces robots peuvent nous faire éprouver du plaisir, voire ressentir des émotions pour eux. « On peut nouer relation affective avec un robot comme certains le font déjà avec leur voiture. C’est un objet inanimé et pourtant, il mobilise nos sentiments. C’est de même pour certains militaires avec leur drone qui avancent devant eux sur le champ de bataille et leur sauvent la vie.  »

Au Japon, les robots sexuels ont pour équivalent les love dolls. Légèrement différentes, elles ont le regard plutôt fuyant, une position moins suggestive, plus prostrée et leurs bouches restent fermées. Cette fois, les jeux coquins ne sont pas leur fonction première. Ces « ai dôru » sont d’abord des « poupées d’amour », faites pour être aimées, avant d’être destinées à des jeux coquins. «  Les projections sur les love doll sont très fortes. Déjà, ces poupées s’achètent en trois pièces, une tête, un corps et un vagin optionnel. Ensuite, elles servent au jeu, à se créer une histoire.  » Seule différence majeure, c’est le propriétaire de la poupée qui projette une personnalité sur elle alors que les robots, ont, elles, des traits de caractère pré-enregistrés dans leur programme.

Pxhere/CC0

Harmony ne prend aucun plaisir

L’utilisateur peut s’attacher à son robot, peut la trouver drôle, malicieuse ou penser que c’est un terriblement bon coup au lit. Mais dans tous les cas, ces partenaires en silicone n’éprouvent rien de tout cela. « Ça reste une relation qui ne va que dans un sens », tranche Laurence Devillers. Sauf que pour avoir une relation sexuelle, il faut être deux. Les robots sexuels ne sont-ils que des sextoys de luxe, avec une apparence humaine très soignée ? « On peut en tout cas dire que c’est une forme de fétichisme, comme il en existe d’autres. Et dans tous les cas, on ne peut pas aller contre le fétichisme.  »

Un peu comme un gros penchant pour les pieds ou pour pratique peu commune, il va falloir en parler avec ses autres partenaires en chair et en os. «  De nouvelles pratiques vont sans doute émerger. On va arriver sur un tryptique du genre ma femme, le robot et moi », sourit Serge Tisseron, psychiatre, membre de l’Académie des Technologies et auteur de Le jour où mon robot m’aimera.

Poser des limites éthiques

Impossible, pour le moment, de savoir vers quels genres de pratiques la société se dirige. Les robots sexuels pourraient, par exemple, satisfaire les besoins de certaines personnes en situation de précarité sexuelle. « Beaucoup auraient pu devenir des inadaptés sociaux, des rejetés de la société ou pire, mais deviendront, à la place, des humains beaucoup plus équilibrés », avance David Levy dans son livre Love and sex with the robots.

Mais beaucoup d’observateurs s’inquiètent des questions éthiques qu’elles soulèvent. « Il est absolument évident que créer une représentation pornographique du corps de la femme, et en faire une machine sexuelle capable de se mouvoir, objective et transforme en produit le corps des femmes. Mais la grande question est : quel en sera réellement l’impact dans une industrie déjà tournée vers cette objectivation ? Nous n’en savons rien » explique la Foundation for responsible robotics dans un rapport de 2017. La publication cite également Trottla, un fabriquant japonais qui se lance dans la vente de poupées infantiles à destination des pédophiles. Le créateur de la marque, Shin Takagi, se dit lui-même « pédophile n’ayant jamais fait de mal à un enfant parce qu’il utilise lui-même la poupée. »

D’autres spécialistes s’interrogent sur une possible banalisation du viol, étant donné que ces poupées ne concernent que les femmes et qu’elles ne requièrent aucun consentement. « Les femmes deviennent une propriété, comme si elles n’étaient pas pleinement humaines. Avoir un robot sexuel, c’est comme avoir un esclave  », déplore Kathleen Richardson, anthropologue et spécialiste de l’éthique robotique à l’université de Montfort dans un article du Guardian.

« L’homme est un animal social qui projette ses affects, ses manques »

Une solution consisterait à imposer des contraintes éthiques aux industriels, afin que leur gamme de robots sexuels respecte un certain cadre moral. « Pour l’instant, rien n’est régulé et tout reste à faire. Il faut absolument anticiper ces questions autour de nos attachements aux robots sexuel   », propose Laurence Devillers. La spécialiste suggère de créer un champ pluridisciplinaire qui rassemblerait philosophes, informaticiens et scientifiques. Les entreprises ont déjà amorcé une production de masse. «  Il me semble difficile d’interdire la commercialisation de ces robots sexuels. La seule solution reste donc d’éduquer les gens à leur utilisation. L’homme est un animal social qui projette ses affects, ses manques. Il faut être vigilant et prévenir les personnes fragiles de ces manipulations », estime Laurence Devillers.

La tendance n’est pas prête de s’inverser. Matt McMullen, à la tête d’Abyss Creations qui avait déjà créé Hamrony, vient de mettre au point Henry, le premier robot sexuel masculin. Ce robot de 1,80 mètres pour 40 kilos coutera environ 11 000 dollars. Il devrait être mis sur le marché courant 2019.

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