La géolocalisation des soldats sur le terrain donne toujours du fil à retordre aux ingénieurs.

Été 2024. Il y a quelque chose qui inquiète l’adjudant Rico, opérateur au sein du 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine (1er RPIMa). Cette unité d’élite est spécialisée dans ce que les militaires appellent « l’assaut vertical ». Ce terme désigne les opérations aéroterrestres en vue de saisir une tête de pont ou de mener un combat sur les arrières de l’ennemi.

Mais lors d’une mission débutant par un saut en parachute, il y a eu un gros grain de sable venu enrayer la mécanique de l’« infiltration sous voile », cette discrète dérive en l’air qui peut se compter en dizaines de kilomètres. Durant cette phase du saut, le parachutiste « doit calculer sa propre navigation avec un compas, un système gyroscopique ou un GPS, ou tout simplement en repérant à vue la topographie du terrain », rappelle sur leur blog une section de l’Union nationale des parachutistes. Or dans cette mission, les militaires du 1er RPIMa sont confrontés à des actions de brouillage et de leurrage, rendant impossible le calcul de leur position et le repérage de celle de leurs camarades. 

Ainsi, comme les parachutistes du 1er RPIMa, les militaires cherchent toujours leur AirTag, ce genre de dispositif technique qui doit leur permettre de se localiser. Les militaires appellent cela du « Blue Force Tracking », le suivi des forces amies en français. À l’instar de la petite carte des jeux vidéo de tir à la première personne, ce type de technologie doit permettre « de savoir où chacun est sur le terrain », explique à Numerama la manager en innovation de la thématique « Humain augmenté » à l’Agence de l’innovation de défense (AID).

Du « Moon walk » causé par le brouillage

« Pour se réarticuler au sol, c’est important de savoir que le chuteur Bravo a atterri à 50 mètres sur sa gauche », détaille-t-elle à titre d’exemple. « Imaginez une progression dans un bâtiment : il y a un risque de tirs fratricides ou de la bonne identification de la zone déjà sécurisée », complète également auprès de Numerama David Vissière, le P-DG de Sysnav. Cette entreprise de l’Eure planche depuis 2008 sur une solution maison de géolocalisation. Autant d’informations qui doivent aussi aider le commandement à suivre l’évolution de la mission et d’avoir des données sur l’état des troupes.

Google Maps
Source : Montage Numerama

Certes, il existait bien déjà des solutions pour répondre à ce genre de besoin. Mais les retours d’expérience militaire récents ont montré leurs failles. « Aujourd’hui, l’équipement du fantassin repose sur le GNSS (pour Global Navigation Satellite System) plus ou moins durci », résume David Vissière. Or désormais, « dès qu’un militaire arrive dans une zone d’intervention, les points de localisation disparaissent ou se retrouvent dans une mauvaise position », poursuit-il.

Un problème désormais incontournable au vu de l’intensité du brouillage de guerre électronique. Comme en Ukraine où il est omniprésent, mais aussi constaté au Moyen-Orient lors de la pluie de drones iraniens du printemps dernier. « Regardez la zone autour de Dubaï sur Flightradar24 à la mi-mars, vous verrez tous les aéronefs faire du ‘Moon walk’ », s’amusait lors d’un colloque de chercheurs un responsable français de la sûreté aérienne. Ces avions ne « sont pas passés en mode supersonique », c’est la position de leurs balises qui a été perturbée à cause d’actions de brouillage destinées à faire perdre le nord aux drones ennemis.

Capteurs à bas coût

Il existe toutefois des alternatives au GPS. Pour sa solution « LocIndoor », l’entreprise Sysnav mise ainsi sur une technologie de navigation magnéto-inertielle, cette façon de se repérer à partir d’un point de référence. Concrètement, son tachymètre magnéto-inertiel porté à la cheville doit permettre une localisation autonome, sans GPS, avec une erreur de localisation inférieure à 1 % de la distance parcourue grâce à une correction des algorithmes de recalibration. Ce qui permet d’allier « deux concepts de navigation : la navigation à l’estime et le positionnement absolu »,assure l’entreprise, récompensée à l’automne dernier par un prix de l’Association de l’armement terrestre. Cerise sur le gâteau, la société assure que sa technologie est peu onéreuse grâce à l’utilisation de capteurs à bas coût issus de l’électronique grand public. Soit environ un millier d’euros, « le 50e ou le centième du coût de son équipement », rappelle David Vissière.

Une solution innovante qui ne couvre toutefois pas tous les besoins, comme ceux des parachutistes. « Navdac », pour « navigation en déni d’accès », la géolocalisation développée par l’adjudant Rico, repose lui sur une réorganisation et un câblage de matériel militaire déjà existant. « C’est une architecture intégrée avec des briques autonomes » qui a réussi – les modalités ne sont pas précisées – à ne plus être sensible au brouillage. Financé par l’AID, son prototype est en cours de test.

Vulnérabilités

En France, il y a enfin également le projet BIP, une solution portée, d’abord sous l’appellation « K-trace », par l’opérateur toulousain de satellites Kineis. Après une livraison de plusieurs milliers d’équipements au premier semestre de l’année, cette balise individuelle de positionnement en temps réel doit désormais être testée. Cela vient d’être le cas en mai dernier lors d’Orion 2026, un exercice qui vise à recréer « l’ensemble des formes du combat moderne ». Le boîtier, d’une dizaine de centimètres de haut et de long et d’un poids de trois cents grammes environ, doit permettre la géolocalisation des militaires et l’envoi d’alerte, par exemple si un opérateur est blessé.

Mais contrairement aux outils existants, qui « utilisent des supports de transmission non européens », précise l’entreprise, cette solution s’appuie sur une constellation de 25 satellites en orbite basse « entièrement souveraine et sécurisée de bout en bout ». Et en cas de brouillage, elle s’appuie sur un système hérité d’Argos, cette technologie de localisation basée sur « la vitesse du satellite et les principes de l’effet Doppler, pour déterminer une position », résume Eric Nicolas, le responsable chez Kinéis des produits et services.

Autant de produits bienvenus tant qu’ils apportent de l’aide et ne deviennent pas le problème. Car si le combattant connecté fascine les militaires, cela pourrait devenir une vulnérabilité si ces informations ne sont pas suffisamment sécurisées. De même, elles deviendraient un souci si ce genre de produit était à l’origine d’une charge mentale supplémentaire pour les soldats sur le terrain. Autrement dit, l’indispensable géolocalisation doit rester aussi simple qu’un traqueur AirTag

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