Casque de réalité virtuelle sur la tête, l’instructeur fait un tour sur lui-même pour repérer un drone ennemi qui arriverait dans le ciel. Il détecte une cible, l’abat et passe à une autre. En 29 tirs, il a réussi à abattre cinq drones. Un gendarme français s’essaye à son tour à « Varta », ce simulateur de lutte anti-drone ukrainien. Avec, forcément, bien moins de succès. « On se rend bien compte que ce n’est pas facile », souffle-t-il, impressionné. Et encore, cette solution d’entraînement intègre plusieurs niveaux de difficulté : la vitesse du drone ennemi a été réduite ici de moitié.

À l’image de ce stand, les entreprises ukrainiennes ont suscité bien de l’intérêt cette semaine à Eurosatory, cette gigantesque foire du fusil et du canon organisée près de Paris. Tout d’abord, elles sont venues en masse, avec 80 sociétés présentes contre dix compagnies deux ans plus tôt pour la dernière édition, faisant ainsi de l’Ukraine le cinquième pays le plus représenté chez les exposants.
Un missile de 3 000 km de portée en vedette
Les entreprises bleu et jaune ont d’ailleurs une figure de proue, Fire Point. Cette ancienne start-up fondée en 2022 est devenue en quelques années l’un des poids lourds de l’armement ukrainien. À la sono, une chanson traditionnelle ukrainienne que l’entreprise a demandée aux organisateurs de diffuser.
Elle est notamment à l’origine du missile Flamingo, agrémenté sur son stand d’un flamant rose en peluche. Les armées occidentales n’ont pas vraiment d’équivalent de ce rustique missile sol-sol annoncé comme étant capable de frapper à 3 000 kilomètres de distance. « Cela constituera un bon challenge » pour les entreprises d’Europe de l’Ouest, avait souligné auprès de l’AFP Charles Beaudouin, un ancien militaire à la tête de l’organisation d’Eurosatory.

Les produits des autres sociétés ukrainiennes venues à Paris vont des systèmes d’air conditionné aux camions. Mais, comme pour Fire Point, les solutions tournent essentiellement autour du drone et des robots terrestres, que ce soit des engins destinés à frapper l’ennemi ou justement destinés à se défendre de drones.


75 % des pertes causées par les drones
Car les Ukrainiens, confrontés depuis quatre ans à la guerre moderne de haute intensité suite à l’agression russe, ont désormais un savoir-faire à vendre. Les spécialistes estiment que les drones sont à l’origine de 75 % des pertes sur le champ de bataille. Ils sont produits à plusieurs millions d’unités par an, tandis que les engins terrestres ont permis d’épargner des vies en étant dévolus au ravitaillement et à la logistique.
« L’Europe est nue sur l’anti-drone et le drone », assure Benoît Pleska, conseiller international de CIT Program, un industriel ukrainien présent sur ces champs ainsi que dans la guerre électronique. « Ce que les gens ne réalisent pas, c’est qu’un drone malveillant, c’est relativement simple à faire et qu’on peut ainsi paralyser une ville avec un ou deux engins. »
En Ukraine, la production de drones a été une façon de militariser la société. S’il n’est pas nécessaire d’envoyer tout le monde en première ligne, il est par contre indispensable d’inventer des drones, de les produire et de pouvoir les adapter rapidement. Résultat, le conflit a engendré toute une industrie. « Ceux qui ont commencé à assembler des drones en 2023 sont maintenant des patrons d’entreprises qui produisent des milliers de drones pour le front », résume au cours d’une conférence Vadym Adamov, un jeune soldat de 22 ans.

« En quantité et pas cher »
Cette industrialisation rapide se traduit d’abord par un effondrement des coûts. Sur cet autre stand, un petit drone en forme de bombe est ausculté de près par les visiteurs. L’engin coûte seulement 2 000 euros à produire, explique le représentant commercial. « Ils savent produire en quantité et pas cher », commente impressionné un visiteur d’une grande entreprise française de l’armement. « Ils ont une faculté à développer très vite des solutions », abonde Mickaël Hermeline, directeur de programme à Stronghold AI.
Créée en mai 2024, cette entreprise basée à Paris et spécialisée dans l’ingénierie logicielle vient de s’allier à l’un des fabricants en vue de robots terrestres ukrainiens, Rovertech. Grâce aux informations transmises par des capteurs sonores et vidéo, sa solution doit permettre de se protéger des drones. Un deuxième produit, en préparation, vise à intercepter les flux analogiques de drones FPV (First Person View).
Ce genre de coopération est poussé par les pouvoirs publics français et ukrainiens, qui ont signé récemment un accord de partenariat en matière d’innovation de défense.
Cela permet de tester sur le terrain leurs solutions. C’est ce que veut faire également la start-up Lysk, qui développe une solution de transcription automatique des messages radio. Elle s’est rapprochée d’une brigade ukrainienne pour voir comment ces derniers pouvaient s’approprier leur produit. Pour les Ukrainiens, nouer des partenariats avec des entreprises permet également d’accéder à des capacités de production en Europe de l’Ouest
Chère table à café
Mais pour que ces innovations françaises soient utiles, elles doivent passer l’épreuve du feu. Une réalité rappelée sans détours par le soldat Vadym Adamov : « Venez en Ukraine » tester vos produits, exhorte-t-il. Et le soldat d’alerter sur le risque pour les entreprises de défense d’être en décalage complet avec la réalité du terrain. C’est « comme faire un marathon avant même de savoir marcher », ironise-t-il, avant de donner un exemple frappant.
Une unité ukrainienne avait reçu un beau robot terrestre valant environ 200 000 dollars. Mais le coûteux engin s’est révélé à l’usage inutile, la faute au brouillage de guerre électronique… « Alors, ils ont pris un tournevis, enlevé les choses intéressantes et ils ont gardé le reste pour en faire une coûteuse table de café », commente le jeune soldat.
Un savoir-faire envié, mais au prix sanglant. « J’aurais préféré que nous soyons connus pour un domaine plus pacifique », se désole une Ukrainienne rencontrée à la gare du RER B.
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