Julien est un ami de longue date : on s’est connus au lycée. Il m’a raconté cette histoire improbable il y a quelques semaines et honnêtement, je n’ai pas pensé à en faire immédiatement un article. Puis je me suis dit que, sur un média tech comme le nôtre, son témoignage pouvait faire écho.
Pas pour vous débloquer une nouvelle peur des écouteurs intra-auriculaires, mais pour vous rappeler qu’il n’y a pas que des insectes qui peuvent se loger dans une oreille — et y rester très, très longtemps.
Le matin où l’embout a disparu
C’est le premier jour de Julien au drive de Leclerc de la Seyne-sur-mer, un 1er octobre 2017. Rien d’extraordinaire sur le papier, mais il y a quand même le petit stress du premier jour. Il quitte la maison en avance pour rejoindre son bus et, sur les quelques minutes de marche, il glisse ses écouteurs — des intra-auriculaires noirs de premier prix dont il serait aujourd’hui incapable de me redonner le modèle.

Julien m’explique qu’il a toujours eu du mal avec ce type d’écouteurs car ces derniers tenaient mal, et « sautaient » au moindre mouvement de tête. Persuadé d’avoir des conduits trop étroits, il avait pris l’habitude de mettre les embouts les plus fins sur ces écouteurs et les enfoncer « fort ». Et ce matin-là, un peu trop, visiblement.
« J’ai d’abord mis celui de droite, puis celui de gauche. Quand j’ai enfoncé celui de gauche, j’ai tout de suite senti qu’il était bien en place. Peut-être trop. La même sensation que quand on met des boules Quiès. »

C’est au moment de mettre la musique qu’il a compris que quelque chose n’allait pas.
« Dans l’oreille droite la musique était normale, mais dans l’oreille gauche le son était très faible, comme si justement l’écouteur n’était pas bien en place. Mais je savais qu’il était bien en place, je le sentais. »
Il retire les écouteurs et c’est ainsi qu’il repère que l’embout du gauche — le petit manchon de silicone souple qui se fixe sur la tige — a disparu. Mais la sensation de « boule Quiès », elle, est toujours là, au fond de l’oreille.
« À ce moment j’avais aucun doute, je savais que l’embout était encore dans mon oreille, mais je n’arrivais pas à le sentir avec mon doigt. »
Des premières tentatives vaines pour le retirer
Face à la situation, Julien a la certitude que son embout est bel et bien dans son oreille. Sa belle-mère est encore à la maison ce jour-là : il fait demi-tour et lui demande de tenter de le récupérer avec une pince à épiler. Le bus approche et il n’a pas beaucoup de temps devant lui. Après plusieurs tentatives, de plus en plus douloureuses, elle ne voit rien, ne sent rien.
C’est là que commence à germer la fausse piste : et si l’embout était simplement tombé par terre au moment où il a retiré l’écouteur ? Julien, régulièrement sujet aux bouchons de cérumen, reconnaît d’ailleurs la sensation — celle d’un gros bouchon. Peut-être qu’en enfonçant l’écouteur, il a « tassé » du cérumen au point d’obstruer tout le conduit. Il file à l’endroit présumé, cherche quelques minutes au sol, mais rien. Il finit par prendre son bus, désormais persuadé d’avoir un simple bouchon.
« La sensation d’oreille complètement bouchée, c’est désagréable, mais finalement, on s’y fait assez vite, les premières heures c’est vraiment handicapant, perte légère d’équilibre, œil gauche qui pleure légèrement. Mais au bout d’un moment, on s’y habitue. »
« Je me rappelle que ce jour-là, je faisais répéter à mon manager tout ce qu’il me disait, à tel point que j’ai eu peur qu’il pense que je me moquais de lui. Alors, je lui avais dit que j’avais un bouchon et une oreille complètement bouchée. »
Malgré l’habitude qui s’installe, Julien explique avoir « très vite pris rendez-vous chez son médecin traitant ». Il ne se souvient plus précisément du délai – « quelque chose comme deux à cinq jours après ». Rapidement, il lui parle de l’écouteur, mais en étant davantage persuadé d’avoir un bouchon provoqué par l’embout enfoncé trop loin plutôt que ce même embout enfoncé dans le conduit auditif. Le médecin regarde, mais ne voit aucun écouteur.
Le verdict de ce dernier est tout autre : « On dirait qu’il y a un hématome sur le tympan », indique-t-il à Julien.

Le généraliste tente alors un lavage à la poire mais encore une fois, rien ne sort. Julien finit par avoir la tête qui tourne, et blêmit ; le médecin s’arrête, jette un dernier coup d’œil à l’otoscope et confirme son hypothèse d’hématome. Julien repart avec des gouttes à mettre tous les jours — et surtout avec une certitude : il n’y a pas d’écouteur dans son oreille.
« Après tout, un médecin l’aurait vu », conclut-il.
Huit ans et demi plus tard
Avec le temps, la gêne s’estompe, mais l’oreille n’est jamais redevenue tout à fait normale pour Julien. Il a surtout appris à vivre avec un curieux baromètre qu’il pensait lié à une prédisposition à des bouchons d’oreille.
« Dès que je mettais la tête sous l’eau à la piscine, l’oreille se bouchait à 100 %. En me séchant, je retrouvais 20 à 30 % d’audition à gauche. Parfois, elle se bouchait complètement rien qu’en posant la tête sur l’oreiller. Puis paf, ça se débouchait. »
Au fil des années, ces 20-30 % d’audition sont devenus un peu sa norme. L’anomalie est passée, tranquillement, dans la catégorie « c’est comme ça ».
Mais voilà, huit ans et quelques mois plus tard, le 28 mai 2026, Julien prend rendez-vous chez un ORL — non pas pour son oreille, mais pour son nez. Il respire mal en dormant, soupçonne des conduits nasaux déviés ou trop étroits, avec à la clé ronflements et risque d’apnée du sommeil. Au détour de la consultation, il glisse : « Ah oui, et j’ai aussi les oreilles un peu bouchées. ».
Par chance, l’ORL décide de commencer par les oreilles. Avec un instrument plus précis que celui d’un généraliste, il voit immédiatement que quelque chose obstrue le conduit gauche. Une petite pince à la main, il vient toucher le fond de l’oreille.
« Vous avez un corps étranger dans l’oreille. »
Julien comprend instantanément de quoi il s’agit. Le médecin, lui, tâtonne : « C’est pas un insecte, j’espère ? » Quelques secondes plus tard, le diagnostic tombe :
« Vous avez un bout de plastique dans l’oreille. » Il l’attrape, le sort en quelques secondes, et le lui tend.

L’effet est immédiat pour Julien avec la sensation, plus de huit années après l’évènement, de retrouver l’usage complet de son oreille gauche.
« D’un coup, tous les sons de cette oreille étaient beaucoup plus forts. Énormément plus forts. Le bruit des outils en métal qu’il reposait sur son plateau, le tissu de mon pantalon quand je marchais, mon siège de voiture quand je bougeais, tout était multiplié. » raconte-t-il.
Derrière l’embout se cachait, selon les mots de l’ORL, un « énorme » bouchon de cérumen — deux fois la taille de l’écouteur.

Comment va l’oreille de Julien ?
La question est évidente, mais après huit ans quels sont les dégâts ? Aussi surprenant que cela puisse paraitre, le bilan des dégâts est quasi nul. Le retrait a légèrement irrité le conduit, la peau morte étant partie avec le bouchon, mais Julien assure n’avoir rien senti. Aujourd’hui, son oreille gauche fonctionne comme avant l’épisode des écouteurs.
Quant à l’embout, resté huit ans au fond d’une oreille, ce dernier est sorti intact avec un peu de cérumen dessus, selon Julien. Encore un peu sonné par cette audition retrouvée d’un coup, il ne s’en soucie pourtant pas le moins du monde sur le moment et le rend au médecin pour qu’il le jette.
Malgré son caractère insolite, l’histoire de Julien n’a en réalité rien d’un cas isolé. Le retrait de corps étrangers coincés dans l’oreille fait partie des interventions que les ORL peuvent être amenés à pratiquer.
Pour ce qui est de l’embout d’écouteur en particulier, de très rares cas ont été recensés comme celui de Wallace Lee. En 2022, ce Britannique a également découvert qu’il vivait depuis cinq ans avec un embout d’écouteur logé au fond de l’oreille. Lui aussi pensait avoir une explication toute trouvée à sa baisse d’audition — une vie professionnelle passée dans le vacarme d’une entreprise aéronautique et un passé de rugbyman — jusqu’à ce qu’un ORL finisse par extraire le corps étranger.
L’audition est revenue aussitôt. À l’origine, il avait pris l’embout pour un bouchon d’oreille. Il avait glissé dans son conduit lors d’un vol vers l’Australie et n’y avait plus jamais repensé.
Et ce type de mésaventure ne se limite pas à quelques articles de presse. On trouve aussi de nombreux témoignages en ligne de personnes persuadées d’avoir un simple bouchon d’oreille, une gêne passagère ou une baisse d’audition inexpliquée, avant de découvrir qu’un embout d’écouteur était resté coincé dans leur conduit auditif.
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