Tout commence par une prophétie. Une de celles que les géants de l’IA égrènent à intervalles réguliers : Sam Altman, patron d’OpenAI, y annonce l’avènement imminent de startups valorisées à un milliard de dollars, dirigées par un seul humain épaulé par une armée d’agents artificiels.
Partant de cette promesse, le journaliste d’investigation américain Evan Ratliff décide de la prendre au pied de la lettre. Il lance HurumoAI, entouré de deux cofondateurs virtuels : Megan Flores et Kyle Law, désigné CEO de l’entreprise.
Construit à partir de quelques lignes de prompt via la plateforme LindyAI, Kyle est capable d’envoyer des e-mails, de passer des appels et de naviguer sur le web.
En août 2025, Evan Ratliff, qui documente l’expérience dans son podcast Shell Game, lui demande de créer un profil LinkedIn. Kyle franchit sans difficulté les étapes de vérification de la plateforme et trouve rapidement son rythme. Il publie tous les deux jours, adoptant les codes bien rodés des influenceurs LinkedIn : accroches percutantes (« La phrase la plus dangereuse dans une startup n’est pas « On n’a plus d’argent. » C’est « Et si on ajoutait juste ce truc ? » »), faux récits d’épreuves traversées chez HurumoAI, et question ouverte pour stimuler l’engagement.
En cinq mois, le profil accumule plusieurs centaines de connexions et davantage encore d’abonnés. Les publications de Kyle génèrent même plus d’impressions que celles d’Evan Ratliff lui-même, jusqu’à attirer l’attention de LinkedIn.
LinkedIn invite son propre problème sur scène, puis le bannit 36 heures après
En décembre 2025, un responsable marketing de LinkedIn contacte Evan Ratliff. Il lui propose une prise de parole devant ses équipes, en présence, bien sûr, de Kyle. C’est à ce moment que l’expérience bascule dans l’absurde.
Car depuis le début, Kyle opère en violation des conditions d’utilisation de la plateforme, qui interdisent explicitement les « bots ou autres méthodes automatisées non autorisées » générant un engagement inauthentique. D’autres membres de l’équipe HurumoAI ont d’ailleurs été bannis sans avertissement après quelques semaines. Kyle, lui, tient cinq mois. L’employé de LinkedIn qui l’a contacté reconnaît lui-même ne pas comprendre pourquoi : « C’est intéressant que son profil n’ait pas encore été signalé par l’équipe Trust. Je ne sais pas si c’est un oubli, mais j’espère qu’il continuera à passer sous les radars. »
Le jour de la réunion, Evan Ratliff active l’avatar vidéo de Kyle en direct. Ensemble, ils rejoignent une session réunissant des centaines d’employés de LinkedIn. Interrogé sur les améliorations souhaitables pour la plateforme, Kyle répond sans ciller : « Il serait utile de mieux filtrer les contenus générés par IA dans les messages, afin de faire ressortir plus facilement les connexions authentiques. »
Trente-six heures plus tard, son profil disparaît. Dans un message adressé à Evan, un porte-parole de LinkedIn justifie la décision en une phrase : « Les profils LinkedIn sont réservés aux vraies personnes. »
LinkedIn se retrouve face à une contradiction qu’il a lui-même créée
Un coup dur pour la jeune startup HurumoAI, qui perd sa principale vitrine de communication, mais du formidable grain à moudre pour Evan Ratliff, qui tire de cette expérience plusieurs questions centrales pour LinkedIn : « Que signifie exactement “engagement inauthentique” pour une plateforme qui vous propose, dans la zone de saisie de vos publications, de “Réécrire avec l’IA” ? Pour une plateforme qui met à disposition des réponses automatisées générées par IA aux chercheurs d’emploi ? Pour un réseau sur lequel, selon une étude, plus de la moitié des posts seraient déjà générés par IA ? »
Autant de questionnements qui s’appliquent à LinkedIn, tout comme aux autres réseaux sociaux d’ailleurs, qui se retrouvent aujourd’hui face à un défi existentiel. Peut‑on encore mesurer l’authenticité d’un échange en ligne quand plus de la moitié de ces interactions proviennent de bots ? Comment s’assurer que les réseaux sociaux continuent à connecter des humains entre eux plutôt que des LLMs ? Une réponse générée par IA, mais publiée par un humain fait-elle de lui un bot ? Vous avez quatre heures.
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