C’est un point de non-retour historique : les machines ont officiellement pris le contrôle du trafic web. Selon les dernières données de Cloudflare, 60 % des requêtes mondiales proviennent désormais de bots et d’IA.

Les humains ne sont plus tout à fait les maîtres du web. Désormais, la toile est surtout fréquentée par des programmes informatiques (bots, agents IA, robots d’indexation…), dans des proportions impressionnantes. En fait, d’après les plus récentes mesures effectuées par la société américaine Cloudflare, le trafic de ces systèmes est maintenant dominant en ligne.

Le rapport de force se répartit dorénavant comme suit, selon l’observatoire du trafic mondial de Cloudflare : environ 60 % des requêtes HTTP, donc des requêtes web, proviennent de systèmes automatisés. Le reste (40 %) vient de l’activité des internautes. Cette distribution fluctue quotidiennement, mais sans énorme variation.

Source : Cloudflare
Extrait de l’outil de suivi. // Source : Cloudflare

L’outil de mesure proposé par Cloudflare ne semble pas remonter avant la fin avril 2026, ce qui ne permet pas de déterminer — avec cet outil — à quel moment a eu lieu cette bascule. Cependant, d’après Matthew Prince, patron de Cloudflare, ce renversement est advenu « ces derniers mois ». Et d’ajouter : « On est clairement de l’autre côté maintenant. »

Cloudflare, vigie d’un basculement invisible

En raison de ses activités, Cloudflare a une vue imprenable sur ce qu’il se passe en ligne : l’entreprise fournit en effet de nombreux services aux sites (pour se protéger des attaques informatiques, pour absorber le trafic, pour accélérer la diffusion du contenu…). Globalement, Cloudflare a des millions de clients à travers ses différentes solutions.

D’ailleurs, quand Cloudflare se met à flancher, bien des sites en subissent les conséquences. Ainsi, Cloudflare est mécaniquement une vigie très bien renseignée de ce qui se passe en ligne — exactement comme peut l’être un Google. Elle peut ainsi constater les grandes tendances du net, y compris celles qui se déroulent en coulisses.

Cela fait des années que des bots parcourent la toile. Les plus notables sont sans doute ceux des moteurs de recherche, les fameux robots d’indexation, qui se baladent dans toutes les directions afin de passer en revue les sites à la recherche de mises à jour et de nouveaux contenus. Indispensables, car ce travail ne pourrait pas être fait manuellement.

IA robot chatbots agents
Les nouveaux visiteurs du net. // Source : Numerama avec Midjourney

Des agents IA aux faux comptes : l’invasion automatisée

De toute évidence, les choses se sont accélérées, en partie sous l’explosion de l’intelligence artificielle générative. Des agents dédiés effectuent aussi ce travail d’indexation pour trouver des informations, cette fois pour générer des réponses à la volée. D’autres sont missionnés pour effectuer des tâches bien précises, comme surveiller un prix ou exécuter une action.

À cela s’ajoutent aussi les bots en tout genre, y compris ceux qui animent des faux comptes sur les réseaux sociaux, en se faisant passer pour des êtres humains. De quoi laisser penser que le web, maintenant, n’appartient plus tout à fait aux humains. Et ce mouvement pourrait encore s’accentuer dans les mois et les années à venir, suggère Matthew Prince.

« Le trafic agentique croît si vite que les bots ont maintenant dépassé le trafic humain en ligne pour la première fois dans l’histoire d’Internet », a-t-il lancé. Et surtout, c’est allé extrêmement vite : « Ça s’est passé plus vite que ce que j’avais prédit », a-t-il admis, en croyant initialement que cela aurait lieu fin 2027, puis début 2027. Finalement, ça a été début 2026.

Le web est en train de mourir (du moins, il est en train de muter)

Cette bascule précoce s’explique en grande partie par une transformation radicale de nos usages, poussée par les nouveaux outils d’intelligence artificielle. Comme le soulignait déjà Matthew Prince en mai 2025, l’IA générative et l’avènement des recherches dites en « zero-click » pourraient tout simplement tuer le web tel que nous le connaissons.

En effet, le patron de Cloudflare constatait à l’époque que 75 % des requêtes étaient désormais adressées sans que l’internaute ait besoin de quitter Google, menaçant frontalement le modèle économique d’Internet qui repose historiquement sur la recherche.

Cette évolution s’est concrétisée avec des outils capables de synthétiser les informations de plusieurs sites pour fournir une réponse complète dans les résultats, supprimant le besoin pour l’utilisateur de cliquer sur des liens. Les assistants automatisés vont même jusqu’à acheter des produits eux-mêmes, ce qui évite de naviguer sur les sites marchands.

Face à ce raz-de-marée automatisé, une vieille théorie conspirationniste née sur le forum 4chan dans les années 2010 semble aujourd’hui se matérialiser : la « Dead Internet Theory », ou théorie de l’Internet mort, qui postule que l’activité organique a été remplacée par des robots. La trajectoire décrite par Cloudflare donne du corps à cette hypothèse.

Non sans ironie, le PDG d’OpenAI, Sam Altman s’en inquiétait aussi — cela, alors même que la sortie de son chatbot ChatGPT est considérée comme le point de départ de cette accélération. L’intéressé notait en septembre 2025 la prolifération de comptes gérés par des modèles de langage, comme ces influenceurs synthétiques.

Ainsi, un rapport d’Europol estimait que d’ici à 2026, les contenus produits par les humains pourraient tomber à seulement 10 %.

Si le web devient un espace majoritairement parcouru par des bots, l’avenir d’Internet pourrait se résumer à des sites dont l’unique but serait de nourrir des intelligences artificielles. Mais cette dynamique soulève un paradoxe : si les internautes ne se rendent plus sur les sites, comment les créateurs de contenus pourront-ils survivre économiquement ?

Voilà la question vertigineuse qui se pose.

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