Le rachat d’EA par le fonds souverain saoudien est-il en passe de capoter avant même d’avoir été finalisé ? C’est en tout cas l’objectif affiché par une partie de la classe politique américaine. Si les actionnaires d’EA ont validé l’opération le 22 décembre 2025, lors d’un vote actant un rachat à 210 dollars par action, le climat commence à se tendre à Washington.
Comme le rapporte notamment Engadget, plusieurs membres du Congrès, épaulés par des syndicats de travailleurs, ont adressé une lettre à la Federal Trade Commission (FTC) afin de lui demander d’« examiner minutieusement » cette acquisition. Leur objectif : alerter sur les conséquences potentielles de cet accord majeur sur le marché du travail.
Annoncée en septembre 2025, l’opération prévoit qu’Electronic Arts passe sous le contrôle d’un consortium d’investisseurs mené par le PIF, le fonds souverain d’Arabie saoudite. Celui-ci inclut également Silver Lake, un fonds d’investissement technologique réputé pour ses opérations de private equity, ainsi qu’Affinity Partners, le fonds de Jared Kushner, gendre du président Donald Trump. Si le rachat est validé, EA quittera la Bourse pour devenir une entreprise privée, placée sous l’influence d’un consortium dominé par le PIF.
Un rachat sous surveillance pour ses effets sur l’emploi
La lettre, signée par 46 démocrates de la Chambre des représentants, insiste notamment sur l’impact d’une telle acquisition sur « les travailleurs, la concentration du marché du travail et la compétitivité à long terme de l’industrie américaine du jeu vidéo. » Dans les faits, EA est l’un des plus gros employeurs du secteur aux États-Unis, dans une industrie déjà fragilisée par des vagues de licenciements et une grande instabilité : fermetures de studios, contrats précaires, restructurations à répétition.

Plus les acteurs deviennent concentrés et dominants, moins les employés disposent d’alternatives vers lesquelles se tourner. Y compris lorsque les conditions de travail se dégradent. Cette dynamique inquiète d’autant plus que l’acquisition ressemble, selon les élus, à une opération de type private equity susceptible d’exercer une forte pression sur les coûts.
« Les propres déclarations d’EA montrent une forte baisse d’une année sur l’autre de la rémunération médiane des employés », soulignent les signataires de la lettre. Un indicateur qui, selon eux, démontre que l’entreprise « subit déjà une pression concurrentielle limitée pour retenir ou récompenser les talents ».
Sont notamment cités quelque 1 700 emplois supprimés chez EA depuis 2023 — un chiffre qui porte à plus de 35 000 le nombre total de licenciements dans l’ensemble du secteur depuis 2022, souligne la lettre.
Et ces inquiétudes sont renforcées par le mode de financement du rachat : la transaction prévoit un endettement d’EA à hauteur de 20 milliards de dollars auprès de JPMorgan, tandis que le financement direct apporté par le PIF, Silver Lake et Affinity Partners s’élèverait à 36 milliards de dollars. Selon les élus, cette structure financière incitera les acquéreurs à mettre en œuvre « des mesures supplémentaires de réduction des coûts, notamment des licenciements, des délocalisations, des restructurations ou des fermetures de studios. ».
Le Congrès peut-il influencer l’issue du rachat d’Electronic Arts ?
Si EA emploie déjà un nombre considérable de salariés dans le jeu vidéo, les acheteurs, eux, possèdent également des parts dans une large partie de l’écosystème sportif mondial : ligues, agences de stars, outils de production ou détenteurs de droits. Pour un développeur, un artiste ou un game designer, cela signifie que de nombreuses opportunités attractives — jeux de sport majeurs, projets sous licence, franchises prestigieuses — pourraient se retrouver sous le contrôle des mêmes acteurs financiers.
Cette situation alimente la crainte d’une forme d’auto-préférence. Exemple : si un même investisseur détient à la fois une grande ligue sportive et EA, il aura intérêt à attribuer les licences les plus attractives (droits d’image, compétitions majeures) à EA plutôt qu’à un studio concurrent. Et lorsque les mêmes fonds sont présents à plusieurs niveaux de la chaîne, ils peuvent, même sans coordination explicite, adopter des pratiques similaires qui désavantagent les salariés : salaires plafonnés, faibles augmentations, clauses contractuelles restrictives standardisées.
Aujourd’hui, EA est coté au NASDAQ. Ce statut implique la publication régulière de rapports financiers, des obligations de transparence et une pression constante des actionnaires et des marchés. Mais si le rachat aboutit, EA serait retiré de la Bourse et deviendrait une entreprise privée. Elle n’aurait alors plus à rendre publiques autant d’informations sur ses finances, sa stratégie, ses résultats ou ses licenciements. Les élus dénoncent ainsi une forme d’« opacité programmée », qui rendrait plus difficile le suivi de l’impact réel du rachat par les salariés, les joueurs, les régulateurs ou les responsables politiques.

Si la FTC est censée être indépendante, le Congrès peut néanmoins peser sur son action, en particulier dans un dossier politiquement sensible comme celui d’EA et du PIF. Le Congrès contrôle en effet le budget de l’agence et organise régulièrement des auditions d’« oversight », au cours desquelles il peut critiquer, soutenir ou orienter publiquement ses priorités, y compris en matière de grandes fusions. Le précédent Microsoft-Activision l’a montré : plusieurs sénateurs avaient alors demandé à la FTC de mener une enquête agressive. Un feu vert jugé trop laxiste pourrait donc être politiquement coûteux.
Reste enfin la question de l’après, si le rachat venait à échouer. EA devrait alors expliquer pourquoi l’opération a capoté et comment elle compte rester indépendante dans un secteur en pleine consolidation. Une situation susceptible d’affecter la confiance des marchés, des partenaires et des salariés. Les coûts de production des jeux AAA atteignent aujourd’hui des niveaux historiques : des budgets de développement souvent supérieurs à 200 millions de dollars, parfois plus de 300 millions, auxquels s’ajoutent des campagnes marketing massives. Sans l’appui financier d’un consortium aux poches profondes — et malgré la solidité de ses franchises — EA devra continuer à financer seule des blockbusters toujours plus chers, face à des concurrents comme Take-Two, Sony ou Microsoft, soutenus par des moyens financiers colossaux.
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