Mais il ne servira pas juste à retrouver le nom de votre chanteur préféré à la radio.

Pour la plupart d’entre nous, ce n’est qu’un signal bizarre qui sautille frénétiquement sur l’écran de cet oscilloscope installé dans un hangar à Bruz, en Ille-et-Vilaine.

Mais ici, sur ce site militaire de la direction générale de l’armement (DGA) chargée du numérique, ouvert exceptionnellement à la presse à la mi-novembre — Numerama y était donc –, cela pourrait être demain la signature d’un drone, identifiée par le futur modèle de fondation que les militaires français veulent entraîner grâce à leur supercalculateur.

Surnommé le « Shazam des ondes » par le quotidien L’Opinion, en référence à l’application de reconnaissance musicale du même nom, ce projet fait ainsi partie de la to-do list de l’Amiad, l’agence ministérielle pour l’intelligence artificielle (IA) de défense. Depuis septembre, ce service d’environ 200 ingénieurs spécialisés dans l’IA a en effet un nouveau joujou, Asgard, son rutilant supercalculateur installé au Mont-Valérien, dans les Hauts-de-Seine.

Avec ses 1 024 puces de dernière génération, il tutoie Jupiter, ce puissant supercalculateur civil poussé par le Vieux Continent. Asgard, le royaume des dieux dans la mythologie nordique, est tout simplement « le plus grand supercalculateur classifié d’Europe », assurait ainsi l’ex-ministre des Armées Sébastien Lecornu

Lecornu audition
Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées. // Source : Assemblée nationale

Une puissance de calcul attendue pour travailler sur des données brutes

À peine née, la bête doit désormais ingurgiter des masses de données enregistrées depuis des années par les capteurs des militaires français. Elles devraient finalement pouvoir être très utiles, car jusqu’ici, ces informations non annotées n’étaient pas vraiment utilisables en l’état. Mais grâce à cette nouvelle puissance de calcul à disposition, l’absence d’étiquetage servant à qualifier et caractériser ces informations n’est plus un problème. Au contraire même : plus il y a de données, plus le modèle de fondation, cette expression qui désigne les moteurs des IA génératives basés sur un vaste corpus de données, sera pertinent.

Un exemple, donc, avec le « Shazam des ondes » imaginé par les geeks de l’Amiad, un très jeune service dirigé depuis l’année dernière par Bertrand Rondepierre, ce polytechnicien passé par Google. Ce modèle de fondation doit être à même d’identifier des signaux électromagnétiques entre un drone et son opérateur. Alors que ces engins ont envahi le champ de bataille, en témoigne le conflit ukrainien, ce genre de capacité fait saliver les armées.

Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, lors de l’inauguration du supercalculateur.

Brouillage et leurrage pour duper les drones

Car la détection et le brouillage de drone sont encore grandement perfectibles. Brouiller le signal électromagnétique d’un drone, « c’est comme quelqu’un qui crie dans une discussion », rappelle ainsi à grands traits un spécialiste du ministère des Armées. Si le récepteur n’est plus en mesure d’entendre le signal radio qu’on lui envoie, il devient incapable d’estimer sa position, une donnée cruciale.

La technique a toutefois un gros inconvénient, signalait récemment l’industriel Thales : les émissions d’un brouilleur ont des airs de véritable aimant à obus. Utiliser ce genre d’équipement revient ainsi à se mettre une cible sur le dos. Ensuite, « chaque fabricant de drone va avoir à cœur de générer de nouvelles formes d’ondes », pour ne pas être brouillé facilement, expliquait un expert de Thales, Pascal Bourretere.

Identifier le signal d’un drone peut également permettre des actions de leurrage. Il s’agit ici d’envoyer un signal similaire à celui attendu par le drone ciblé. Mais évidemment avec de fausses informations de position, pour pouvoir tromper l’engin visé. Ce leurrage peut cependant être contré aisément par l’emploi du chiffrement dans la communication. Impossible alors de réussir l’usurpation de signal si les clés de chiffrement sont inconnues.

Les armées ukrainienne et russes produisent massivement des drones. // Source : Ministère ukrainien de la défense / Montage Numerama
Les armées ukrainienne et russes produisent massivement des drones. // Source : Ministère ukrainien de la défense / Montage Numerama

Pas uniquement un Shazam des ondes : il y a déjà 400 cas d’usage identifiés pour Asgard

Asgard ne devrait bien sûr pas seulement servir à entraîner ce seul modèle de fondation. Après le « Shazam des ondes », l’Amiad envisage quelques dizaines d’autres modèles autour de la voix, de la carte ou encore de la vidéo. Les idées ne manquent pas.

En tout, environ 400 cas d’usages IA ont été identifiés au sein du ministère des Armées, regroupés en trois grandes catégories. Il y a tout d’abord l’IA embarquée dans les systèmes d’armes ou les capteurs. Puis l’IA des opérations, pour le renseignement ou la cybersécurité, par exemple. Et enfin l’IA organique, pour les fonctions support.

Des IA d’autant plus stratégiques qu’elles sont devenues des cibles, rappelaient à Copenhague en novembre 2023 des ingénieurs de Thales lors d’une conférence. Les experts de l’industriel d’électronique et de défense français avaient alors montré la vulnérabilité des IA aux attaques par observation.

armée supercalculateur IA
Source : Numerama avec Midjourney

Un exemple concret ? Une IA utilisée par un drone pour identifier des véhicules militaires. Une fois le modèle compris, grâce à un travail de rétro-ingénierie, il est possible de voir comment il peut être trompé avec le déplacement de quelques pixels pour faire croire qu’un tank est en réalité une inoffensive voiturette de golf. Soit à peine « quelques semaines de travail pour des systèmes non protégés pour des ingénieurs qui ont l’habitude », estimait Joan Mazenc, le patron du centre d’évaluation de sécurité des technologies de l’information de Thales.

Autrement dit, si les militaires devront régulièrement revoir la copie de leurs modèles de fondation tels que leur « Shazam des ondes », les puces du supercalculateur Asgard n’ont pas fini de chauffer.

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