Les pratiques sexuelles sous drogues connaissent un pic depuis plusieurs mois. Numerama a essayé de savoir pourquoi exactement cette pratique est si addictive. La réponse est à chercher du côté d'un sentiment : l'empathie.

« J’ai ressenti une grosse monté de chaleur dans tout mon corps puis, quelques instants après, l’envie de sexe a pris le dessus.  » Sur les forums, les témoignages des adeptes du chemsex, la consommation de drogue dans le cadre d’un acte sexuel, se ressemblent tous. 3MMC, 4MMC, 4MEC, Tina, Ice, Crystal, autant de drogues, aux effets semblables, permettraient d’arriver aux paradis artificiels décrits par les consommateurs. Une libido qui monte en flèche, de l’empathie, les sensations décuplées. Si bien que le phénomène prend de plus en plus d’ampleur.

«  Il y a 20 ans, les médecins faisaient face à l’arrivée du poppers ou des amphétamines chez leurs patients, qui en faisaient un usage sexuel. Le produit par excellence, c’était l’ecstasy, sauf que ce n’était pas aussi excitant et satisfaisant que ce qui existe maintenant. Aujourd’hui, nous sommes face à une explosion de ces pratiques, avec des drogues bien plus sophistiquées  », explique le Dr Dan Véléa, addictologue et psychothérapeute, auteur du livre Toxicomanie et conduites addictives.

Une constatation que partage le Dr Patrick Papazian, médecin sexologue à l’hôpital Bichat à Paris et membre du comité scientifique de l’association SOS Addictions. « On a l’impression que ça s’emballe. Les patients vont toujours plus loin dans le but d’augmenter leurs capacités sexuelles. Car ces drogues sont souvent utilisées dans le cadre de pratiques en groupe, qui peuvent être extrêmes mais toujours réalisées dans un contexte de participants consentants.  »

Pills // Source : Wikimedia

Gros câlins et fistfucking

Difficile de savoir chiffrer le nombre de personnes qui pratiquent le chemsex en France. Sur une série d’entretiens de 306 patients ayant consulté une structure de dépistage ou de prise en charge du VIH médicale ou associative, 16 % affirmaient avoir consommé de la drogue pendant un rapport sexuel, selon un bulletin épidémiologique réalisé en 2015 par Santé publique France.

Par ailleurs, parmi les personnes interrogées (à 88 % des hommes), 28 % avaient pour habitude de pratiquer la sexualité en groupe. Répandu dans les milieux homosexuels, le chemsex peut entraîner des pratiques sexuelles parfois très intenses, comme le fistfucking ou des relations qui peuvent durer plusieurs jours.

Un relâchement physique

Certaines substances deviennent alors nécessaires pour tenir le coup, à l’image du GHB. «  En plus d’être désinhibante, elle induit un relâchement physique. Il peut être recherché lors de pratiques anales intenses », souligne le Dr Papazian. Des pratiques qui vont loin, mais qui ne ressemblent pas vraiment à du sado-masochisme, selon le spécialiste.

En consommant de la drogue, les participants se livrent plutôt à une perte de contrôle. « Ces substances conduisent à un syndrome frontal, c’est-à-dire qu’il y a comme une amputation cérébrale sélective. Une partie du cerveau ne fonctionne plus correctement. On le voit très bien sur les imageries médicales réalisées chez les gens qui ont pris cette substance.  » Le lobe frontal, qui intervient dans la régulation des pensées et active l’inhibition, ne fait plus correctement son travail. «  En temps normal, c’est grâce à ça qu’on ne se jette pas sur quelqu’un dans la rue parce qu’on le trouve attirant  », résume le Dr. Papazian. Résultat, dans le chemsex, les pratiques mêmes les plus taboues ne le sont plus et les fantasmes, divers et variés, sont réalisés sans jugement.

Capture d’écran de Sense8 // Source : Netflix

L’empathie avant le blues du mardi

L’intensité du désir et du plaisir sont décuplés grâce aux effets de la drogue sur les circuits neuronaux. «  La dopamine, un neurotransmetteur qui agit dans le cerveau, est décuplée. C’est elle qui procure la sensation de plaisir dans la vie de tous les jours, lorsque quelque-chose nous plaît. Là, le consommateur a carrément des shoots dopamine. » Concrètement, la dopamine est libérée dans les synapses, l’espace qui relie les neurones dans le cerveau et le signal du plaisir est envoyé au cerveau.

D’autres neurotransmetteurs sont impliqués, comme l’ocytocine, qui intervient dans l’apparition d’un sentiment d’empathie ou de générosité et la vasopressine, qui serait responsable de l’attachement entre partenaires sexuels mâles. Beaucoup des produits cités plus hauts contiennent de la cathinone, une molécule issue d’un arbuste africain appelé khat, ou reprennent sa structure, comme la méphédrone. Là aussi, une empathie très forte reste l’un des principaux effets. « De toute manière, il faut de l’empathie pour réaliser des pratiques sexuelles extrêmes. Sinon ça ne va pas », souligne le Dr. Papazian.

Après avoir atteint de tels sommets de sexe et de paradis artificiels, les consommateurs doivent toujours affronter une descente. Privés de ces substances qui dopent les circuits du plaisir, ils éprouvent un manque et se retrouvent en proie à la dépression. «  On parle d’ailleurs de blues du mardi et non pas du lundi, car le cerveau est toujours sous substances le premier jour de la semaine », explique le spécialiste. Ces états mentaux peuvent aller très loin, jusqu’à la dépression ou au suicide. Les risques physiques sont eux aussi nombreux, comme la transmission du VIH, de l’hépatite ou même la mort par overdose. Elles s’élèveraient à 349 selon des derniers chiffres disponibles, qui datent d’un rapport de 2013 de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT).

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