Depuis quelques années, des hahstags destinés à rendre visible le travail des personnes issues de minorités fleurissent sur les réseaux sociaux.

Il était environ 17 heures en France, lundi 12 février 2018, quand la scénariste de comics américaine Kelly Sue DeConnick a tweeté : « C’est le jour de #VisibleWomen ! ! Nous commencerons à 9 h 30, heure de la côte ouest américaine, d’ici environ une demi-heure. » Quelques heures plus tard, le hashtag #VisibleWomen était présent dans les tendances, et le réseau social se remplissait de belles images, le travail des centaines d’artistes qui avaient répondu à l’appel.

#VisibleWomen a été lancé il y a deux ans par la société de production Milkfed, créée par DeConnick et son mari, le scénariste Matt Fraction. Scénariste reconnue pour son travail sur des comics à succès comme Captain Marvel, Bitch Planet ou Pretty Deadly, Kelly Sue DeConnick évolue dans une industrie du comics encore très masculine.

Ainsi, à l’automne 2017, l’historien des comics Tim Hanley, qui tient des statistiques régulières sur le nombre de créatrices travaillant dans l’industrie, comptait 15,6 % de femmes au sein des équipes créatives de DC Comics, et 18 % dans les équipes de Marvel.

Démontrer que les femmes artistes sont présentes

Cette omniprésence des hommes dans les équipes créatives des maisons d’éditions est souvent justifiée par l’idée qu’il y aurait «  peu de femmes » dans le milieu de la bande-dessinée, ou qu’elles seraient difficiles à trouver. L’opération #VisibleWomen entend justement démontrer le contraire.

Deux fois par an environ, depuis mars 2016, les femmes et personnes non-binaires (des personnes qui ne se reconnaissent pas dans le genre féminin ou le genre masculin) artistes, autrices, coloristes, calligraphes ou encore encreuses sont invitées à tweeter un extrait de leur portfolio ou un résumé de leur travail, avec un lien et une adresse de contact, sur le mot-clé #VisibleWomen.

Les employés de Milkfed répertorient le nom et le contact de celles et ceux qui utilisent le message-type dans un tableur, « disponible gratuitement pour tout professionnel de l’industrie des comics qui recrute ». Les personnes qui ne souhaitent pas forcément faire partie de la liste peuvent simplement poster leur travail sur le hashtag, mais sans le message-type.

On trouve sur le fil du hashtag des artistes confirmées, qui ont déjà plusieurs séries à leur actif, ou qui travaillent comme cover artist, mais aussi des femmes qui débutent dans le métier, ou même qui font cela « pour s’amuser  ».

La précédente édition de l’événement, en août 2017, avait eu un grand succès : dépassant l’initiative de départ, le hashtag avait été relayé pendant près d’une semaine, et les spécialistes de l’animation, les game designeuses, les photographes ou encore les tatoueuses avaient rejoint les créatrices de comics dans le partage de leur travail. Cette édition de février 2018 a gardé des proportions plus réduites, mais nombre des artistes qui ont participé au hashtag ont vu leur travail largement partagé et suivi.

Se faire connaître

« #VisibleWomen m’a surtout permis de me faire connaître par plus de gens, dans un public déjà ciblé : des auteurs et autrices de comics, ou bien des lecteurs et lectrices », explique Margaux Saltel, dessinatrice française qui participait pour la troisième fois à l’opération. Elle a réalisé plusieurs illustrations de livres pour enfants, et plus récemment des variant covers (des couvertures alternatives, une pratique courante dans l’édition des comics) pour des maisons d’éditions américaines, et travaille actuellement sur un projet de comic book.

« Les commandes américaines que j’ai reçues ne sont pas liées au #VisibleWomen, mais il y a quand même un scénariste qui m’a contactée après l’édition du mois d’août 2017. » Elle estime avoir gagné « une trentaine d’abonnés, qui disent être contents de découvrir [son travail] » avec l’édition du 12 février. Et il en va de même pour ses amies : « La plupart ont gagné des abonnés et de la visibilité. L’une d’elles a même reçu des commandes de dessin après avoir participé. L’initiative étant récente, et très américaine, il faudra du temps pour en voir vraiment les résultats. Mais ce type de hashtag est très utile pour se faire connaître, et « souder » les communautés d’artistes. »

Car #VisibleWomen n’est pas le seul hashtag de ce type, lancé pour donner plus de visibilité aux artistes issus des minorités. Si les femmes artistes ont encore du mal à se faire reconnaître dans les milieux de la bande-dessinée ou du jeu vidéo, les milieux des arts graphiques sont de manière générale plus hermétiques aux artistes non-blancs. Une étude de 2014 montrait ainsi qu’aux États-Unis, 77,6 % des artistes étant en mesure de vivre de leur art étaient blancs. Ces inégalités poussent de plus en plus d’artistes à tenter de donner davantage de visibilité à leurs communautés, et les réseaux sociaux s’y prêtent très bien.

#LatinxsCreate

Ainsi, en septembre 2016, l’autrice Tristan J. Tarwater, une américaine d’ascendance latine-américaine, proposait sur son compte Twitter : « Ok, si vous êtes un ou une Latinx qui fait des choses, utilisez le hashtag #LatinxsCreate, mettez un lien vers votre Patreon/site/etc, je retweeterai pour le #LatinxHeritageMonth ».

« Latinx » est un terme au genre neutre, utilisé en particulier par les militants politiques et les universitaires américains, pour désigner les personnes originaires de pays d’Amérique latine, qui représentent 17 % de la population des États-Unis.

 

Là encore, le #LatinxsCreate a été très suivi, d’autant qu’il ne se limitait pas à un domaine artistique. « J’ai choisi « create » parce que je voulais que tous les types de créateurs présentent leur travail, avait expliqué Tristan J. Tarwater. Il y a TELLEMENT de moyens de créer et je sais que nous le faisons, nous faisons de l’art, nous dansons, nous codons, nous écrivons, nous concevons, nous produisons, nous filmons, et plus. Nous faisons tout cela […]. Je veux que nous soyons payés, que nous soyons choisis, que nous obtenions des commandes. Nous en avons les compétences.  »

Environ un an plus tard, en septembre 2017, Annabelle Hayford, qui étudie l’illustration et vient d’une famille d’immigrants ghanéens aux États-Unis, lançait à son tour #DrawingWhileBlack, destiné aux artistes (professionnels et amateurs) noirs. Encore une fois, le hashtag a été retweeté en masse, et pendant plusieurs jours.

 

Annabelle Hayford expliquait à SyFyWire en septembre 2017 : « Apporter de la visibilité et de la reconnaisances aux artistes marginalisés est important pour moi, parce que je ne me « voyais » pas vraiment dans le monde de l’art quand j’étais plus jeune. […] Ce type d’évènements sont créées pour montrer au monde que nous méritons d’être reconnus, que nous sommes fiers de qui nous sommes. » Le hashtag #DrawingWhileBlack a rapidement dépassé les simples limites de Twitter, et on pouvait trouver des publications liées à ce mot-clé sur de nombreux réseaux sociaux.

Hayford a ensuite créé un compte Twitter appelé @DrawingWhileblk, afin d’archiver les participations au hashtag. Le compte relaie par ailleurs des offres d’emploi dans le domaine artistique, et des initiatives liées à la visibilité des artistes noirs.

Espaces d’échange

On peut croiser sur les réseaux sociaux beaucoup d’autres mots-clés dédiés eux aussi à la visibilité d’une communauté d’artistes, de créateurs, comme #BlackoutDay, #Artistontwitter, #Asianartist… Et ce type d’initiatives se retrouve aussi dans d’autres milieux professionnels où le manque de diversité est en question, comme dans les nouvelles technologies avec #WOCinTech, #WomeninTech ou #diversityintech…

À noter que bien souvent, même quand ces hashtags ne sont lancés que pour une journée, une semaine ou une période définie, ils continuent d’être utilisés après la fin des opérations. Il suffit de cliquer sur #VisibleWomen ou #DrawingWhileBlack pour se rendre compte que le mouvement ne s’arrête pas à une ou deux journées dans l’année.

Au-delà d’opération de visibilité, ces mots-clés servent à créer de véritables communautés, des espaces d’échange et de discussions, et sont généralement bien accueillis, dans une ambiance positive et encourageante. Annabelle Hayford expliquait ainsi à ComicsBeat en septembre 2017 : « Il est important d’embaucher des créateurs marginalisés, mais il est aussi important de créer des espaces de travail sûrs, et de nous donner une chance de parler pour nous-mêmes, et des conditions de l’industrie, sans avoir peur de réactions trop violentes ! »

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