Après vingt ans de jeu, Florent a vendu son compte Dofus pour compléter l’apport nécessaire à l’ouverture de sa boulangerie, rapporte la RTBF. Son histoire met en lumière un marché parallèle où comptes, kamas et services s’échangent contre de l’argent réel, malgré l’interdiction d’Ankama, le studio derrière le MMORPG.

Pendant plus de vingt ans, Dofus n’était pour Florent qu’un loisir. Son compte l’a pourtant aidé à financer l’ouverture de sa boulangerie à Montigny-le-Tilleul, une commune francophone de la Région wallonne, en Belgique.

Cette histoire, rapportée par la RTBF le 16 août 2026, pourrait se résumer à un amusant passage du virtuel au réel — d’autant que boulanger est aussi un métier dans Dofus.

Elle met surtout en lumière un phénomène beaucoup moins anecdotique : l’existence, autour du jeu d’Ankama, d’un marché parallèle où comptes, monnaie et services s’échangent contre des euros, en dehors des circuits autorisés.

Un compte Dofus pour financer sa boulangerie

Florent découvre Dofus durant son enfance. Comme beaucoup de joueurs du MMORPG français, il commence modestement, avant de développer ses personnages, d’améliorer leurs équipements et d’accumuler des kamas, la monnaie du jeu.

S’il reconnaît avoir joué moins régulièrement depuis la mise à jour 2.0, déployée en 2009, son compte n’en restait pas moins particulièrement bien fourni. Deux décennies après ses débuts, il réunissait huit personnages de niveau 200, vraisemblablement bien équipés, ainsi que « des tas d’objets et des millions de kamas ».

Une partie des classes sur Dofus // Source : Ankama
Une partie des classes sur Dofus. // Source : Ankama

Mais voilà : une fois la trentaine passée, Florent a commencé à nourrir certaines envies professionnelles. Il y a environ un an et demi, il a décidé de se lancer à son compte et d’ouvrir sa propre boulangerie.

Un projet qui demande un sacré investissement de départ. « Il me manquait plusieurs milliers d’euros pour que la banque accepte mon prêt », explique l’artisan au média belge. « Je me suis mis à revendre beaucoup de mes affaires, et j’ai donc pensé à mon compte. » Le montant de la transaction n’est pas précisé par la RTBF. La somme a néanmoins contribué au financement de son projet professionnel.

Une économie virtuelle qui déborde du jeu

Dans Dofus, un compte ne vaut pas seulement par le niveau de ses personnages. Il faut aussi des kamas pour les équiper, notamment avec des panoplies dont le prix grimpe (beaucoup) au fil de la progression. Acheter un compte bien garni permet donc de s’épargner à la fois la montée en niveau et de longues heures de farming.

Ankama organise déjà une passerelle avec l’argent réel grâce aux Ogrines (une monnaie secondaire du jeu) et à la Bourse aux Kamas. Un joueur peut acheter des Ogrines avec des euros, puis les échanger contre des kamas. Dans l’autre sens, les kamas permettent d’obtenir un abonnement ou certains services, mais jamais de récupérer officiellement des euros.

C’est là que le marché parallèle intervient. Ces transactions relèvent du real-money trading (RMT) : la vente contre de l’argent réel de monnaies virtuelles, d’objets, de comptes ou de services liés au jeu. Sur Internet, des intermédiaires proposent ainsi des millions de kamas, des personnages déjà développés ou des services de montée en niveau.

 DOFUS 3.0  // Source : DOFUS sur YouTube
L’interface de Dofus. // Source : DOFUS sur YouTube

L’ampleur du phénomène — qui existe depuis belle lurette — reste difficile à mesurer, puisque les échanges sont dispersés entre des sites spécialisés, les réseaux sociaux et des espaces privés. Et Dofus n’est évidemment pas un cas isolé : World of Warcraft, RuneScape, Final Fantasy XIV (et même Animal Crossing !) sont confrontés aux mêmes pratiques. Square Enix publie d’ailleurs régulièrement le nombre de comptes sanctionnés dans Final Fantasy XIV pour leur implication dans le RMT.

Ce marché va du joueur qui revend son compte aux des réseaux beaucoup plus organisés. Certains s’appuient sur des bots capables de récolter, combattre et produire des kamas en continu avant de les revendre. C’est ce que l’on appelle le gold farming lorsqu’il s’agit de produire intensivement des richesses virtuelles dans un but lucratif.

Ankama tente de lutter contre cette activité depuis longtemps, car elle perturbe les prix et concurrence les joueurs humains (comment oublier ces hordes de Crâs courant en groupe à travers les champs…). En 2024, l’éditeur a notamment modifié la Bourse aux Kamas pour empêcher les bots de financer leurs abonnements avec des richesses obtenues automatiquement.

Ankama tente de lutter contre cette activité depuis longtemps. Celle-ci génère des milliers de bots. // Source : Ankama
Ankama tente de lutter contre cette activité depuis longtemps. Celle-ci génère des milliers de bots. // Source : Ankama

Celui-ci ne se contente d’ailleurs plus de bannir les comptes. Ceux qui ont récupéré des kamas en dehors de la Bourse aux Kamas peuvent se voir appliquer une « dette de kamas ». La monnaie présente dans l’inventaire et le Havre-Sac est alors transférée vers la banque et bloquée jusqu’au remboursement.

Plusieurs fonctionnalités deviennent également indisponibles sur le serveur concerné : achat en hôtel de vente, retrait de kamas, don d’objets ou de monnaie à un autre joueur, mode marchand ou encore certains transferts. Ankama laisse toutefois jusqu’à 200 000 kamas dans l’inventaire afin que le joueur puisse poursuivre certaines activités et rembourser sa dette.

Une vente interdite par Ankama

Précisons que rien, dans le récit de la RTBF, ne rattache la vente ponctuelle de Florent aux réseaux organisés évoqués plus haut. Cette histoire touchante est simplement l’occasion de rappeler une règle parfois méconnue : Ankama n’autorise pas la revente des comptes Dofus. Ses conditions d’utilisation interdisent leur achat, leur vente, leur prêt, leur partage ou leur don. Un compte concerné peut donc être suspendu temporairement ou définitivement, sans dédommagement.

Ces règles visent notamment à limiter les arnaques fréquentes sur les marchés parallèles : compte jamais livré, paiement non effectué, vol d’identifiants ou récupération ultérieure du compte par son propriétaire initial. Acheteurs comme vendeurs ne bénéficient alors d’aucune protection de la part d’Ankama.

Une nuance de vocabulaire s’impose néanmoins : une vente peut être interdite par les conditions d’utilisation d’Ankama sans constituer automatiquement une infraction pénale. Sa qualification juridique dépend des circonstances de la transaction et, par exemple, de l’existence d’une fraude.

la revente d’un compte Dofus contre de l’argent est interdite par Ankama // Source : Ankama
La revente d’un compte Dofus contre de l’argent est interdite par Ankama. // Source : Ankama

Du côté de Florent, l’aventure a en tout cas porté ses fruits. Selon la RTBF, sa boulangerie-pâtisserie vient de célébrer sa première année et rencontre déjà un certain succès. « Franchement, je n’ai pas à me plaindre », confie l’artisan au média belge.

Et s’il s’est séparé de son compte historique, Florent n’a pas complètement abandonné le Monde des Douze. Il explique avoir installé la version tactile de Dofus sur sa tablette, à laquelle il rejoue lorsqu’il en trouve le temps. Une pratique désormais plus occasionnelle, entre deux fournées.

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