Trois ans après avoir imposé sa vision intransigeante de la Seconde Guerre mondiale sur les plages de Normandie et dans les ruines gelées de Stalingrad, le duo Expression Games et Team17 effectue un virage à 180 degrés. Adieu le théâtre européen traditionnel, ses lignes de front lisibles et ses grandes plaines dégagées : bienvenue dans l’enfer vert, la moite touffeur et le chaos absolu de l’Asie du Sud-Est. Hell Let Loose: Vietnam n’est pas une simple révision esthétique de son prédécesseur, c’est une réinvention totale du jeu de tir tactique, viscérale, punitive et prodigieusement immersive.

Transposer la formule du premier opus dans le contexte de la Guerre du Vietnam représentait un défi colossal. Là où le conflit européen opposait des armées régulières sur des fronts souvent clairement identifiables, ce conflit s’est illustré par une guerre d’usure, d’embuscades et d’asymétrie totale. C’est précisément cette dynamique que Hell Let Loose: Vietnam, jeu uniquement en ligne, saisit avec une maestria saisissante dès les premières minutes de partie.

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Deux philosophies de guerre qui s’affrontent sans pitié dans Hell Let Loose: Vietnam

L’asymétrie entre les deux forces en présence n’est pas un simple gadget marketing, elle façonne chaque seconde du gameplay de Hell Let Loose: Vietnam et impose deux approches diamétralement opposées. D’un côté, l’U.S. Army s’appuie sur une puissance de feu dévastatrice et une mobilité aérienne inédite. L’introduction des hélicoptères permet de transporter des sections entières à l’autre bout de la carte en un temps record pour contourner les verrous ennemis.

Mais cette suprématie a un prix particulièrement élevé : le vacarme assourdissant des pales vend la position à des kilomètres à la ronde, et un simple tir d’artillerie lourde, une pièce de DCA dissimulée ou une roquette de RPG bien ajustée peut transformer un Huey rempli de soldats en un brasier sanglant au-dessus de la canopée.

Visuellement et techniquement, le titre franchit un cap impressionnant

De l’autre côté du front, l’Armée populaire vietnamienne (NVA) joue à domicile et compense son déficit technologique par une maîtrise absolue du terrain. Son arme maîtresse repose sur la construction d’un réseau de tunnels interconnectés (jusqu’à quatre connectés simultanément). Grâce à une mécanique de voyage rapide, les combattants vietnamiens peuvent réapparaître discrètement derrière les lignes américaines, frapper fort dans le dos de l’adversaire, puis disparaître à nouveau dans la nature. Dans Hell Let Loose: Vietnam, chaque affrontement devient ainsi une bataille psychologique d’une intensité rare où aucune position n’est jamais définitivement acquise.

L'Enfer vert // Source : Team17
L’Enfer vert // Source : Team17

Des environnements variés et une direction artistique d’une lourdeur poisseuse

Visuellement et techniquement, le titre franchit un cap impressionnant. Les cartes proposent une variété bienvenue qui dépasse le simple cadre de la jungle impénétrable. Hell Let Loose: Vietnam fait alterner le joueur entre des sous-bois touffus, des zones urbaines détruites, des dunes de sable, des quais portuaires encombrés de conteneurs métalliques et des zones industrielles composées de hangars et de voies ferrées qui rappellent immédiatement le climax de Full Metal Jacket. Le rendu graphique retranscrit à la perfection l’humidité étouffante du climat, la densité de la végétation et les effets météo destructeurs.

Chaque environnement impose ses propres règles tactiques et modifie radicalement la portée des engagements. Les affrontements en milieu urbain ou industriel offrent des lignes de vue enfin dégagées où l’on aperçoit distinctement l’ennemi entre deux wagons ou derrière un conteneur, créant des fusillades d’une nervosité folle. À l’inverse, les secteurs ruraux et les marécages obligent à progresser accroupi dans la boue sous une pluie battante, là où la moindre erreur de placement se paie cash.

Du sang et des tripes  // Source : Team17
Du sang et des tripes // Source : Team17

« On ne voit rien dans la jungle » : l’absurde chouinade des bébés Call of Duty

C’est ici qu’il faut adresser sans prendre de gants la vague de plaintes ridicules qui commence à envahir les réseaux sociaux et les forums de discussion. De nombreux joueurs, visiblement égarés, expriment leur frustration face à l’opacité de la végétation, la difficulté à repérer les tireurs cachés dans les fourrés et la confusion générale qui règne lors des accrochages en sous-bois. Qualifier cette densité végétale de « problème de game design », c’est faire preuve d’une méconnaissance crasse de ce qu’a été la Guerre du Vietnam et prouver qu’on n’a absolument rien compris à la philosophie de Hell Let Loose: Vietnam.

La réalité du combat dans la jungle, c’est précisément cela : des lignes de vue bouchées à trois mètres, une ambiance humide qui colle aux vêtements, une visibilité quasi nulle et la terreur constante de se faire éliminer par un ennemi invisible embusqué dans un buisson à 150 mètres sans même avoir entendu le coup partir. Ceux qui réclament des boulevards dégagés, des contours rouges fluo autour des silhouettes ennemies, un radar qui bipe à chaque coup de feu ou des kills de trois kilomètres feraient mieux de revendre le jeu sur-le-champ et de retourner s’agiter sur Call of Duty ou Battlefield. Dans Hell Let Loose: Vietnam, la visibilité réduite, l’enfer vert et la paranoïa font partie intégrante de l’expérience de jeu. C’est réaliste, c’est impitoyable, et c’est exactement ce qui fait la grandeur et la singularité du titre.

Tanks, hélicoptères et bateaux sont à disposition // Source : Team17
Tanks, hélicoptères et bateaux sont à disposition // Source : Team17

La guerre à l’oreille, un chef-d’œuvre de réalisation sonore

Sur le plan acoustique, le travail accompli par Expression Games frôle la perfection absolue. Le sound design de Hell Let Loose: Vietnam est sans conteste l’un des plus aboutis jamais vus dans un FPS militaire. Le moindre craquement de branche sous un brodequin, le bourdonnement obsessionnel des insectes à vos oreilles dans la chaleur étouffante du soir ou le clapotis de l’eau dans les rizières contribuent à nouer l’estomac du joueur.

Cette minutie s’étend évidemment à l’arsenal. Qu’il s’agisse des fusils M16 ou Type 56, des mitrailleuses lourdes M60 ou RPD, ou encore du bruit iconique et sourd du lance-grenades M79, chaque arme possède une signature sonore unique et immédiatement reconnaissable. Le claquement sec et métallique d’un tir américain se distingue en une fraction de seconde du rugissement lourd d’une arme soviétique, permettant aux vétérans d’identifier la menace à l’oreille bien avant de voir la moindre étincelle. Cerise sur le gâteau pour les passionnés d’histoire militaire, chaque arme et équipement (jusqu’aux grenades fumigènes soviétiques les plus obscures) bénéficie d’une analyse technique poussée, racontée avec brio par Jonathan Ferguson, le conservateur en chef des armes du Royal Armouries.

La dictature du micro, 100 joueurs et l’exigence des rôles

Fidèle aux racines de la franchise, le titre repose sur des affrontements gigantesques à 50 contre 50, principalement articulés autour du mode Warfare. Dans cette guerre d’usure en territoire mouvant, les deux camps se disputent des points stratégiques centraux dans un aller-retour tactique permanent. Avancer trop vite sans consolider ses arrières expose immédiatement votre base principale à une contre-attaque dévastatrice, remettant à zéro plusieurs dizaines de minutes d’efforts collectifs.

Dans ce cadre à grande échelle, Hell Let Loose: Vietnam impose une structure hiérarchique stricte où le travail d’équipe prime totalement sur le skill individuel. L’armée est divisée en escouades spécialisées : infanterie de ligne, sections blindées, duos de reconnaissance/snipers, équipes de mortier et unités de pilotage. À la tête de l’armée siège le Commandant, chargé de distribuer les ressources et de guider l’effort global. Les Chefs d’Escouade relient ce commandement aux soldats sur le terrain via des canaux vocaux dédiés pour transmettre les ordres, marquer les cibles et poser des points de réapparition stratégiques. Un commandant aux frappes hésitantes ou des chefs de groupe sans micro transforment instantanément la partie en un calvaire chaotique.

La variété des rôles individuels garantit une profondeur de jeu immense. Du simple fusilier au grenadier, en passant par l’ingénieur ou le médecin, chaque joueur a un impact direct sur le front. Incarner un doc dans Hell Let Loose: Vietnam s’avère particulièrement gratifiant : ramper sous un tir de barrage ennemi pour réanimer un camarade blessé au combat (à condition qu’il n’ait pas été démembré par un tir d’artillerie ou une balle en pleine tête) procure un sentiment d’héroïsme inégalé. Pour accompagner cette complexité, les développeurs ont enfin intégré un tutoriel interactif complet et particulièrement détaillé, indispensable pour apprendre les fonctionnalités avancées de chaque rôle spécialisé sans gâcher la partie des vétérans.

Plusieurs classes au sein d'une équipe // Source : Team17
Plusieurs classes au sein d’une équipe // Source : Team17

Quelques ombres au tableau dans une fresque magistrale

Malgré ses immenses qualités, Hell Let Loose: Vietnam n’est pas totalement exempt de défauts au lancement. Le matchmaking peut encore vous parachuter dans des escouades totalement muettes où règne une anarchie frustrante. On note également quelques légers problèmes d’équilibrage sur certaines cartes où la puissance blindée américaine et la couverture aérienne écrasent un peu trop facilement la NVA.

On regrettera enfin qu’au lancement, seules les forces américaines et la NVA soient jouables. On espère vivement que les futures mises à jour viendront enrichir le catalogue de factions avec l’arrivée des forces de l’ANZAC, du Viet Cong, des forces sud-coréennes ou du Pathet Lao pour offrir encore plus de variété dans les théâtres d’opérations. Il manque encore quelques armes à l’arsenal, les possibilités sont nombreuses.

Le verdict

Hell Let Loose Vietnam // Source : Team17
8/10

Hell Let Loose Vietnam

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En refusant catégoriquement de lisser son expérience pour séduire le grand public ou de céder aux sirènes du Fast-FPS moderne, Expression Games et Team17 signent un coup de maître. Hell Let Loose: Vietnam est une simulation militaire exigeante, viscérale et profondément gratifiante pour quiconque accepte d’en respecter les règles. Une œuvre majeure qui prouve qu’un jeu vidéo de guerre est d’autant plus marquant lorsqu’il ose être inconfortable, éprouvant et authentique.

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