En 1991, le jeu vidéo commençait à se prendre très au sérieux, et cet âge d’or fut notamment illustré par un affrontement légendaire où Sega n’avait pas peur de taper sur Nintendo à qui ça en touchait une sans faire bouger l’autre, avant que Sony ne vienne ridiculiser les deux géants japonais en 1995. Au cœur de cette guerre des consoles, un hérisson bleu connaît son jour de gloire lors du solstice d’été : Sonic the Hedgehog, né pour annihiler Super Mario, et qui y a sans doute cru le temps d’un petit chef-d’œuvre hélas sans lendemain.

Désireux de prendre de l’avance sur Nintendo qui l’a humilié sur la génération 8 bits avec une Famicom/NES six fois mieux vendue que la Master System, Sega dévoile la Mega Drive dès l’automne 1988, deux ans plus tôt que la Super Nintendo. Un pari qui fonctionnera plutôt bien aux États-Unis notamment, où la machine (baptisée Genesis sur ce territoire) se vendra mieux que la Super NES durant leur durée de commercialisation commune. Mais surtout, sous l’impulsion de Sega of America (qui en paiera le prix fort par la suite), ce succès se fait au prix d’une communication agressive qui va notamment exploiter en partie ce qui restera éternellement la mascotte d’une marque, et l’est toujours aujourd’hui : Sonic, le hérisson bleu.

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La genèse d’un héros

Avant toute chose, un petit disclaimer : nous avons choisi la date du 21 juin pour fêter l’anniversaire de Sonic car elle nous semble être la plus pertinente. C’est en effet celle de la toute première sortie de Sonic the Hedgehog sur Mega Drive en Europe, deux jours avant la sortie américaine considérée comme sa vraie date anniversaire. Cependant, le hérisson bleu était déjà apparu le 3 octobre 1990 dans Rad Mobile, jeu de course arcade de Sega dont il était… un ornement de rétroviseur sur la vue cockpit. Mais bien évidemment, à ce moment-là, on ignorait encore le succès que le constructeur japonais réservait à cet accessoire décoratif rigolo, même si une première démo du jeu éponyme mettant en scène Sonic avait été dévoilée en juin 1990 dans un salon tokyoïte.

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Regardez bien en haut : c’est Sonic qui est accroché au rétroviseur du joueur dans Rad Mobile (arcade, 1990) ! // Source : Wikimedia Commons

En effet, lorsque Rad Mobile paraît, le destin de cette petite mascotte bleue au sourire taquin qui pendouille est déjà tout tracé, puisque le jeu vidéo dont il sera le héros a vu son développement commencer près d’un an plus tôt, en novembre 1989. Face au succès de Nintendo, clairement porté par celui de Super Mario, le président de Sega, Hayao Nakayama, veut que sa firme ait sa propre mascotte, déclarant à l’époque en vouloir une qui soit aussi connue que Mickey Mouse (ce que Mario arrivera à faire, comme chacun sait). Certes, il y a déjà Alex Kidd, mais il est admis communément en interne que ce dernier ne fait pas le poids, et qu’il faut un héros plus moderne. La conception du hérisson bleu vient à l’origine d’une compétition au sein de Sega, exigée par la firme, dans le seul et unique but de concevoir ce qui sera LA figure emblématique de la marque. C’est ainsi que naît, dans une relative unanimité, un petit hérisson bleu imaginé par Naoto Ohshima et dont le design sonne presque plus américain que japonais, à l’air résolument cool et dont la marque de fabrique sera la vitesse.

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Des concept-arts de Sonic datant de l’époque de sa création, traduisant un style plus proche des dessins animés américains. // Crédit : SEGA

« Genesis does what Nintendon’t »

Sous l’impulsion du game designer Yuji Naka, à qui on attribue régulièrement un peu trop unilatéralement la paternité de Sonic, l’unité de développement interne de Sega, qui deviendra ensuite la Sonic Team, met alors un an et demi à concevoir un jeu de plates-formes dont le seul et unique but est de ridiculiser et de ringardiser Mario. Histoire de bien illustrer l’obsession que cela représentait en interne, le nom de code interne du jeu était tout simplement « Defeat Mario » ! Porté par un héros en baskets dont l’attribut principal est de courir à une vitesse folle, ce jeu a pour intention de révolutionner un genre que le rival Nintendo s’est approprié et maîtrise déjà sur le bout des doigts, en le rendant résolument plus nerveux, rapide et plus proche de l’esprit arcade si cher à Sega. Rejoints par le level designer Hirokazu Yasuhara, Ohshima et Naka s’apprêtent à révolutionner le jeu vidéo à leur tour.

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Les versions boîte américaine (à gauche) et européenne (à droite) de Sonic the Hedgehog. // Crédit : MD5 Gaming

Les différentes étapes de conception montrent clairement l’intention de s’inspirer de la référence, mais de la rendre trop molle voire trop complexe. Tout d’abord, pour s’assurer que Sonic soit vraiment rapide, sa vitesse de déplacement par défaut fut calquée sur celle de Mario lorsqu’il court à vitesse maximale. Le nouveau héros de Sega gagnant en célérité en se déplaçant sans que cela ne requière la moindre pression sur un bouton spécifique, il est rapidement décidé sous l’impulsion de Yasuhara que son gameplay sera simple et d’une accessibilité redoutable. Sonic the Hedgehog se jouera à un seul bouton, lui permettant de sauter et de se mettre en boule, sans aucune action offensive puisqu’un contact avec la majorité des ennemis une fois en boule les annihilera.

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Green Hill Zone est un niveau culte de l’histoire du jeu vidéo, l’équivalent pour SEGA du célèbre 1-1 de Super Mario Bros. chez Nintendo. // Crédit : SEGA

Bien sûr, le développement du titre n’aura pas été de tout repos compte tenu des ambitions de Sega. Yasuhara, Ohshima et Naka auront parfois travaillé jusqu’à 19 heures par jour, de manière à produire le jeu de leurs rêves, Naka estimant que la conception de Green Hill Zone, le premier monde du jeu, aura pris 8 mois au total pour coller à la perfection au projet initial. Ceci avec une idée en tête : concevoir « le jeu vidéo le plus rapide de l’histoire », un pari tenu non sans rencontrer une vraie difficulté, celle consistant à rendre les niveaux intéressants à explorer en dépit de la vitesse phénoménale d’un personnage que l’on n’a pas spécialement envie de faire marcher comme, au hasard, un Mario. Simple, efficace, ultra vivace, et surtout révélateur d’une console 16-bits puissante et incarnant l’avenir, le premier jeu de la licence Sonic connaît dès sa sortie un engouement sans précédent pour Sega. Il fait l’unanimité dans la presse spécialisée et chez les joueurs du monde entier, s’écoulant à 15 millions d’unités (non loin des 20 du rival Super Mario World, sorti en novembre 1990).

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Symbole ultime de la popularité de Sonic et de la vitesse qu’il incarne : SEGA sponsorise le Grand Prix d’Europe 1993 de Formule 1, et le trophée (remporté par Ayrton Senna) est à l’effigie de Sonic. // Crédit : Wikimedia Commons

L’étoile filante de SEGA

Malheureusement, si le succès populaire de Sonic est très important durant l’ère Mega Drive, il sera quelque peu sans lendemain. Le deuxième jeu le mieux vendu de la firme n’atteint que la moitié du total historique, et devinez quoi : c’est sa suite, Sonic the Hedgehog 2 (1992), qui introduit notamment un mode deux joueurs absent du premier volet, et qui ne lui manquait bizarrement pas. Quant au troisième volet (1994), qui le suit de peu dans le hit-parade historique de Sega, il s’est surtout fait connaître par la présence toujours sujette à débat de Michael Jackson du côté de la composition de sa bande-son, témoignant d’une licence à l’aura phénoménale durant quelques années. Malheureusement, si Sonic 2 et 3 tiennent plutôt bien la comparaison, le premier volet reste le plus culte.

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Ce cliché de Michael Jackson jouant à Sonic the Hedgehog 2 dans les locaux de SEGA est un des plus emblématiques de son époque. // Crédit : Wikimedia Commons

Certes, Sega tentera bien de réitérer l’exploit du tour de force réalisé sur Mega Drive avec l’excellent Sonic Adventure sur Dreamcast, premier opus en 3D et probablement le seul qui aurait pu envisager de tutoyer le mythe. Mais force est de constater que l’icône des années 1990, qui était parvenue à déstabiliser Mario le temps d’une génération de machines, s’est heurtée à une dure réalité, celle d’un design résolument pensé pour une époque et pour un contexte. Là où Mario a toujours été pensé par Nintendo comme un héros jamais à la mode, et de fait jamais démodé non plus, Sega a misé à l’ère des 16-bits sur un pari trop court-termiste, parvenant quand même à concevoir une mascotte mythique mais qui traversera ensuite les décennies en étant parfois moquée, et donnant le sentiment de constamment tenter de réhabiliter son image, bien aidée en cela par une fanbase engagée et des ventes toujours au rendez-vous.

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On ne va pas vous mentir : en voyant le premier teaser de Sonic Frontiers (2022), on y a cru, avant de se rappeler que c’était un jeu Sonic. // Crédit : SEGA

Meilleur au cinéma que sur consoles

Depuis plus de 25 ans, les jeux de la franchise oscillent en effet entre le moyen (voire médiocre) et le très bon, n’atteignant que rarement l’excellence, ce qui arrive notamment en 2017 quand des développeurs extérieurs à Sega et à la Sonic Team publient Sonic Mania, hommage appuyé à la trilogie Mega Drive originale. Un comble. Aucun épisode en trois dimensions n’arrivera à la cheville de Sonic Adventure, et les Mario Kart-like assez nombreux mettant en scène le hérisson bleu et ses amis feront certes quelque peu illusion, réalisant comme à chaque fois des chiffres corrects tout en recevant des critiques honorables. Bon, et puis désolé, mais on n’allait pas passer sous silence ces catastrophes que furent le tristement mal nommé Sonic the Hedgehog (2006), premier opus en haute définition n’atteignant que rarement la moyenne dans la presse, et de l’horrible Sonic Boom: Rise of Lyric (2014), exclusivité Wii U considérée comme le plus mauvais jeu de la licence, et auréolé d’un catastrophique 32 sur Metacritic.

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Sonic Mania, non conçu par la Sonic Team et jouant sur la nostalgie de la Mega Drive, est probablement le meilleur jeu Sonic du XXIe siècle, ce qui en dit (très) long. // Crédit : SEGA

Cependant, en dépit de nombreux loupés et de critiques en dents de scie d’un jeu à l’autre, et si aucun Sonic n’a jamais été aussi exceptionnel ni révolutionnaire que ne le fut Sonic the Hedgehog en 1991, la licence se porte étonnamment bien en dépit du célèbre « Sonic cycle ». Dans les années 2020, le hérisson bleu est tout simplement devenu une star de cinéma avec déjà trois longs-métrages de plutôt bonne réputation (merci Jim Carrey). C’est finalement là où il rivalise le mieux avec Mario, un comble pour ces deux mascottes que plus rien n’oppose sur consoles, compte tenu de leurs sept collaborations entre 2008 et 2020 dans les différents épisodes de la saga Mario & Sonic aux Jeux Olympiques, témoins ultimes d’une hache de guerre enterrée de longue date.

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« Peut-être que j’aurais dû faire du cinéma plutôt que du jeu vidéo, finalement… » // Crédit : Paramount
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