La course pour vaincre en premier le boss final du nouveau raid de World of Warcraft s’est achevée ce week-end au terme d’un suspense irrespirable. Entre une phase secrète indétectable, des choix tactiques de dernière minute et un écart infime entre les États-Unis et l’Europe, l’esport sur WoW a offert l’un de ses plus beaux moments.

Il ne restait qu’une poignée de secondes au compteur, avant la mort assurée de tout le groupe. Un instant hautement critique, où la victoire tant espérée par la guilde américaine Liquid aurait pu lui filer entre les doigts. Il aurait suffi qu’un joueur se positionne mal durant le combat pour tout faire capoter. Et pourtant, le miracle a fini par éclore.

Ce week-end, devant des centaines de milliers de spectateurs tenus en haleine sur Twitch, Liquid a triomphé de sa rivale européenne Echo, en remportant la course au world first sur le premier palier de raid de l’extension Midnight, dans le jeu vidéo World of Warcraft. Ils sont les tout premiers au monde à terrasser L’ura, le boss final du raid de Quel’Danas, en difficulté maximale (mode mythique).

race to world first
Source : Montage Numerama

Si l’issue du combat consacre une fois de plus la domination américaine sur WoW, après une longue période d’hégémonie européenne sur le MMORPG de Blizzard, résumer cet évènement à un simple tableau des scores serait en fait une erreur : ce qu’il s’est passé ces derniers jours sur les serveurs du studio américain est tout simplement historique pour WoW.

Car L’ura a été extrêmement corsé. C’est lui le véritable défi de ce premier palier de raid, très loin devant Alleria, qui était le boss final de l’autre raid — la Flèche du Vide. Une statistique résume bien l’écart de niveau : Liquid a mis 34 essais (des pulls, dans le jargon) pour terrasser Alleria. Mais pour abattre L’ura, il a fallu… 474 tentatives.

Liquid et Echo, les Djokovic et Nadal de WoW

Pour saisir l’intensité de ce week-end, et des jours précédents, il faut mesurer le gouffre qui sépare Liquid et Echo du reste du monde. Ces deux formations, qui se trouvent de part et d’autre de l’océan Atlantique, règnent sur le contenu de très haut niveau dans World of Warcraft avec une telle suprématie qu’on peut aisément les comparer au monde du tennis.

Liquid et Echo sont à WoW ce que sont Novak Djokovic et Rafael Nadal à la balle jaune : ils raflent tout. Derrière eux, la troisième meilleure guilde au monde, Method, européenne comme Echo, ne peut même pas prétendre incarner Roger Federer. Elle serait plutôt Andy Murray : exceptionnel, mais condamné à observer les deux titans se rendre coup pour coup.

Djokovic
On file la métaphore du tennis jusque dans l’illustration. // Source : Kate Tann

La rivalité désormais bien établie entre Echo et Liquid est d’autant plus vive aujourd’hui qu’à l’extension précédente, le collectif américain a infligé une vraie gifle à l’Europe en raflant absolument toutes les victoires qui comptent : sur les trois principaux raids de The War Within, Echo a été battue à trois reprises. Un traumatisme pour le Vieux Continent.

Le nouveau palier de raid introduit avec Midnight offrait donc l’écrin parfait pour modifier ce cruel 3-0 (un clean sweep, dans le jargon). L’heure de la revanche avait sonné pour Echo. Mais Liquid, évidemment, avait aussi à cœur de poursuivre sa série d’invincibilité et de prendre l’ascendant sur son rival pour de bon.

Pour départager ces deux titans du PVE HL, Blizzard a donc offert un défi en deux temps. Un premier raid de six boss, finalement expédié rapidement, avec Alleria comme conclusion. Et puis un deuxième raid, composé d’à peine deux adversaires, dont L’ura comme bouquet final. Indéniablement, il a été le vrai feu d’artifice de ce premier palier de raid.

De l’avis général, ce boss, aussi appelé le Glas de minuit, est sans aucun doute l’un des meilleurs jamais créés dans l’histoire du jeu, et certainement l’un des plus difficiles à dominer mécaniquement. Certains ont même avancé qu’il pourrait même être le meilleur adversaire jamais inventé par Blizzard dans son MMORPG.

Si les superlatifs n’ont pas manqué pour qualifier ce boss, beaucoup ont en tout cas salué une « masterclass » de Blizzard dans le game design de L’ura. C’est le cas de Cruelladk, ex-joueuse française de Method, habituée au PVE HL, mais aussi de streameurs comme Lapi ou Zerator, fins connaisseurs du jeu. Les commentateurs de Liquid et Echo n’ont pas dit autre chose.

Mais ce que personne ne savait, c’est que ce boss cachait un secret vertigineux.

Le coup de théâtre à 0 % et la barrière de l’épuisement

Ce n’est jamais un exercice facile que de résumer des heures et des heures de cette course au world first en quelques paragraphes, tant les péripéties et les coups de théâtre se sont succédé. Mais le véritable tournant de ce duel entre les deux meilleures guildes du monde, qui alignent à ce moment-là 20 joueurs chacune dans leur raid respectif, a eu lieu dans la nuit du 5 au 6 avril.

Depuis des heures déjà, les deux armadas se cassent les dents contre L’ura. Le compteur de tentatives n’en finit plus de grossir. On a dépassé depuis un moment les 400 pulls, ce qui est éreintant à ce niveau de jeu — rappelons en effet que l’on se trouve dans le mode de difficulté le plus haut. Cela veut dire que cela fait 400 fois que chaque guilde refait la même chose.

Le duel que les deux groupes se livrent à distance est par ailleurs marqué par une extrême proximité dans les scores, ce qui en rajoute une couche à la tension ambiante. Echo et Liquid sont au coude à coude pour descendre la vie du boss, et on assiste à un vrai chassé-croisé : parfois Echo fait la course en tête quelques heures, parfois c’est Liquid.

L'ura
L’ura. // Source : Blizzard

C’est très rare que deux guildes soient aussi proches dans une course au world first.

La fatigue elle-même devient un ennemi aussi redoutable que le boss lui-même. Echo, engagée dans une session marathon qui a pris quasi toute la journée du 5 avril, effleure pourtant l’exploit en descendant L’ura à 0,45 % de ses points de vie. Problème, cette performance arrive très tard. Peut-on achever ces quelques miettes de vie avant d’aller dormir ?

Pour comprendre le dilemme dans lequel va se trouver Echo, il faut saisir deux particularités.

D’abord, le boss est décliné en trois phases de combat, sans compter les transitions d’une phase à l’autre. Or, chaque partie est très difficile, même les interphases. Une guilde comme Echo n’a pas l’assurance de franchir à chaque fois toutes les étapes : elle peut très bien mourir d’une bête erreur très tôt dans la phase 1. Et le combat est long.

Ensuite, Liquid et Echo ne jouent pas sur le même fuseau horaire. Alors que l’on s’approche de minuit en Europe, on est en début de journée aux USA. En clair, Echo joue en décalé par rapport à Liquid. Ce qui veut dire qu’il y a la possibilité que Liquid tue le boss pendant qu’Echo dort (et inversement). Or, Liquid n’était pas si loin derrière.

C’est alors que le coup de théâtre se met en mouvement. Alors qu’Echo s’efforçait de revenir en phase 3 pour en finir avec les quelques points de vie du boss, la surprise est venue de Liquid. À la faveur d’un excellent pull, la guilde américaine a atteint l’irréel 0 % sur L’ura en plein direct. Sur le coup, c’est l’euphorie outre-Atlantique. L’ura devrait logiquement s’effondrer.

Mais le boss refuse de mourir.

À la surprise générale, une quatrième phase (la « P4 ») totalement secrète se déclenche alors que la jauge est techniquement vide. Le choc est total. On a pu le voir sur les diffusions en direct : les joueurs allaient se lever de leur chaise pour célébrer l’évènement, s’enlacer et enfin lâcher leur souris et leur clavier. Mais non, ils ont dû instantanément retourner en combat.

Maximum, le chef de la guilde Liquid, voyant le début de cette séquence inédite, a hésité un instant à appuyer sur son « Tweetdeck » pour forcer un écran noir sur les streams de tous ses joueurs, dans l’espoir de cacher cette mécanique vitale à Echo — car, évidemment, chaque guilde scrute les faits et gestes de l’autre.

Liquid Maximum
Maximum, le chef de guilde de Liquid. // Source : Liquid

La stupeur ne se limite pas aux quarante joueurs engagés dans cette course au world first. La surprise se propage à toute la communauté de World of Warcraft comme une onde de choc. Voilà un moment que l’on n’avait plus vu de phase secrète dans un boss de raid — la dernière fois remonte au raid du Palais de Sacrenuit, contre Gul’Dan, dans l’extension Legion.

L’étonnement est d’autant plus grand que personne, véritablement, ne s’en doutait. Certes, les données du jeu avaient bien révélé un sort mystérieux n’apparaissant pas dans le combat de base, semant de légers doutes. Mais dans l’ensemble, impossible de savoir de quoi il retournait. L’attitude des joueurs de Liquid face à cette P4 venue de nulle part en atteste.

À une époque où le moindre ajout sur le jeu vidéo est fouillé, analysé et « dataminé » par des logiciels avant même sa sortie, Blizzard a, il faut bien le reconnaître, réussi un véritable tour de force. C’était évidemment terrible à encaisser pour Liquid et pour Echo, qui ont découvert qu’ils étaient loin d’en avoir fini, mais ultra-rafraichissant pour la communauté.

C’est aussi cela qui a participé au succès de ce boss : une surprise à la toute fin du combat, un saut dans l’inconnu avec toute une partie à apprendre en urgence (car la progression de la guilde concurrente impose d’aller vite), et le tout en direct, pendant une course au world first, devant des centaines de milliers de personnes.

L’enfer de la phase 4 et la course contre la montre

Cela a également eu une lourde incidence sur la physionomie du duel en lui-même.

Jusqu’à présent, Liquid et Echo pouvaient se dire que l’important à la fin de la P3 de L’ura, c’est de tuer le boss, qu’importe combien de personnes dans le raid sont encore en vie. Même s’il n’y a qu’un seul paladin debout dans le groupe, qui parvient à tuer L’ura avec une ultime attaque tout en étant protégé avec un sort, ça reste une victoire.

Mais avec une toute nouvelle P4, ça change absolument toutes les règles de l’affrontement. Il ne suffit plus que deux ou trois survivants achèvent le boss in extremis (même à 2 % de points de vie restants) pour valider le kill. Il faut que tout le monde soit en vie, surtout si cette P4 imposait un certain degré de dégâts par seconde (DPS) pour l’emporter.

C’est donc là qu’Echo a finalement pris sa décision : profitons de l’existence de cette P4 miraculeuse (ce qui lui permet d’éviter de perdre face à Liquid, de fait) pour aller dormir. Car Echo le sait mieux que personne : il est déjà extrêmement difficile de franchir les trois premières phases de L’ura. Alors la réussite de la phase 4 par Liquid pendant la nuit est plutôt improbable.

Un pressentiment qui s’est avéré exact. Le lendemain, Echo a découvert que Liquid a descendu les points de vie du boss à 44,65 % dans cette P4. Et à son tour, Liquid est parti dormir. Echo avait donc devant elle plusieurs heures pour rattraper son retard. Mais là encore, ce n’était pas évident : Echo n’avait encore jamais croisé cette P4.

echo race
Le lendemain, Echo constate que la cloche n’a pas encore sonné… la compétition peut donc continuer. // Source : Capture d’écran

Le plus dur, là encore, n’était pas seulement de survivre à cette phase aux contours encore mal connus, mais d’arriver à y retourner régulièrement pour s’entraîner, ce qui impliquait de rejouer parfaitement toutes les phases précédentes. Bref, c’était toute une phase d’apprentissage à la dure qui attendait les vingt membres d’Echo.

Hélas pour Echo, cet intervalle de plusieurs heures n’a pas suffi à tuer L’ura pendant la nuit de Liquid. Le 6 avril, vers 20h, la guilde américaine s’est remise dans la compétition, l’esprit clair et prête à entamer le sprint final. De son côté, Echo réaccumule une certaine fatigue, après plus de dix heures de raid presque sans s’arrêter.

À nouveau, les deux guildes se retrouvent au coude à coude. Tout au long de la journée, Echo a fait descendre sa marque : 14,25 %, 11,85 % et même un très encourageant 6,10 % dans la soirée du 6 avril. Pour Liquid, c’est un peu plus poussif, mais les points de vie chutent quand même. On atteint les 40,55 % puis les 20,50 %.

Pour les deux guildes, c’est ce soir ou jamais : il y a en effet l’incontournable « mur » du reset : la réinitialisation hebdomadaire des serveurs, qui efface la progression. Celle-ci doit advenir le mardi pour les Américains et le mercredi pour les Européens. Si les Américains loupent le coche ici, les Européens auraient alors quelques heures en plus pour remporter la mise.

Pour mettre toutes les chances de son côté et gratter l’infime pourcentage de dégâts manquant pour survivre à cette terrible P4, l’équipe américaine ajuste sa composition de groupe à la volée — ce que fait aussi Echo. Liquid prend la décision forte d’écarter un tank Chevalier de la Mort au profit d’un tank Druide, censé faire plus de dégâts. À ce stade de la compétition, le moindre point de dégât compte.

Et puis le pull miraculeux de Liquid a fini par arriver. Le salut américain survient au bout de la 474e tentative. Une victoire obtenue sur le fil du rasoir, avec un chronomètre impitoyable : il ne restait que 3 secondes avant que le boss n’enrage, forçant les joueurs de Liquid à gérer de manière millimétrée leurs déplacements et lancer leurs derniers sorts pour porter le coup de grâce.

Tous les membres du raid étaient en vie.

Le drame d’Echo et le respect martial

La cruauté du très haut niveau s’est immédiatement illustrée de l’autre côté de l’Atlantique. Quelque temps après la victoire de Liquid, Echo a relancé quelques autres essais, plongeant le boss à 1,1 % et même à 0,15 %. Mais avec des morts durant ces tentatives, le groupe manquait cruellement de dégâts et la chute de L’ura était à chaque fois impossible.

Dans ce challenge, l’Europe s’incline de nouveau, mais ce n’est que partie remise : l’extension Midnight offrira d’autres opportunités aux deux guildes de s’affronter une nouvelle fois. Il faut noter qu’à l’heure où nous écrivons ces lignes, Echo a fini par vaincre L’ura dans la journée du 7 avril. Method, en troisième place, en est toujours à la P3, à 2,14 %.

l'ura
Les rapports sur la mort de L’ura ne sont pas grandement exagérés. // Source : Capture d’écran

D’aucuns considèrent que ce boss a presque été conçu uniquement pour le plaisir et le challenge de Liquid et Echo, afin de leur offrir un théâtre grandiose pour leur affrontement. Qu’il n’y a personne d’autre, même pas Method et les autres guildes qui suivent (la guilde chinoise Huoguo Hero ou les guildes européennes Advance et FatShark yes), qui pourrait y parvenir.

Peut-être. En tout cas, elles sont très peu nombreuses à pouvoir prétendre y parvenir en mode mythique. On devrait d’ailleurs sans doute voir Blizzard appliquer des premiers correctifs — les fameux nerfs — pour diminuer les points de vie du boss, réduire la violence de ses sorts et rallonger le temps entre les attaques, afin qu’il soit plus accessible.

Source : Capture d'écran
Quatre à la suite. // Source : Capture d’écran

Une chose est sûre, c’était un combat exceptionnel : il est très rare de voir un tel duel se dérouler ainsi, avec deux groupes de vingt joueurs tenir dans un mouchoir de poche aussi infime sur la ligne d’arrivée, et cela pendant des jours. Un succès sur le fil, pour lequel Liquid a évidemment fait exploser sa joie en tweetant : Quatre à la suite.

De son côté, Echo a tenu à saluer le succès de son adversaire avec fair-play, car le temps n’était plus tout à fait à la guerre psychologique ni aux mèmes pour gentiment se provoquer : « Nous n’aurions pas pu rêver d’une meilleure course, mais malheureusement ce n’est pas la fin que nous souhaitions. Notre heure viendra. Tout le mérite revient à Liquid, bien joué à eux. »

Et Liquid de saluer son adversaire de toujours : « Bravo à vous. On se dit même heure pour le tier de raid suivant ? » Ce à quoi a répondu Echo « On vous verra là-bas 🫡❤️ ». Rendez-vous dans quelques mois.

Cet article existe grâce à

Les abonnés Numerama+ offrent les ressources nécessaires à la production d’une information de qualité et permettent à Numerama de rester gratuit.

Zéro publicité, fonctions avancées de lecture, articles résumés par l’I.A, contenus exclusifs et plus encore. Découvrez les nombreux avantages de Numerama+.

S'abonner à Numerama+

Vous avez lu 0 articles sur Numerama ce mois-ci

Il y a une bonne raison de ne pas s'abonner à

Tout le monde n'a pas les moyens de payer pour l'information.
C'est pourquoi nous maintenons notre journalisme ouvert à tous.

Mais si vous le pouvez,
voici trois bonnes raisons de soutenir notre travail :

  • 1 Numerama+ contribue à offrir une expérience gratuite à tous les lecteurs de Numerama.
  • 2 Vous profiterez d'une lecture sans publicité, de nombreuses fonctions avancées de lecture et des contenus exclusifs.
  • 3 Aider Numerama dans sa mission : comprendre le présent pour anticiper l'avenir.

Si vous croyez en un web gratuit et à une information de qualité accessible au plus grand nombre, rejoignez Numerama+.

S'abonner à Numerama+
Toute l'actu tech en un clien d'oeil

Toute l'actu tech en un clin d'œil

Ajoutez Numerama à votre écran d'accueil et restez connectés au futur !


Tous nos articles sont aussi sur notre profil Google : suivez-nous pour ne rien manquer !