L'organisme britannique d'enquête sur les accidents aériens a émis un rapport sur un « incident sérieux » constaté en juillet 2020. À cause d'un logiciel qui avait classé toute les passagères catégorisées « mademoiselle » en « enfants », l'avion a décollé avec moins de puissance qu'il aurait dû. Une défaillance qui aurait pu causer de graves accidents.

Quel est le rapport entre le sexisme et « l’incident sérieux » qui a été enregistré au décollage d’un avion de ligne en juillet 2020 ? Accrochez votre ceinture (et vérifiez qu’il y a bien un parachute sous votre siège), car cette histoire est aussi étonnante que symbolique des différences de traitement entre les femmes et les hommes dans les sociétés modernes.

Ces événements ont été mis en lumière par le rapport mensuel de la AAIB (Air Accidents Investigation Branch), qui est l’organisme britannique qui mène des enquêtes sur les accidents aériens, publié en ce début avril 2021. On y apprend les résultats d’une enquête concernant le vol commercial du 21 juillet 2020 entre Birmingham (RU) et Palma (Espagne, île de Majorque). Il transportait 187 passagers et 6 membres d’équipages. C’est d’ailleurs l’AAIB elle-même qui a qualifié ces événements « d’incident sérieux ».

Que s’est-il passé ?

« Mademoiselle » enregistrée en tant que « enfant »

Le logiciel d’enregistrement des passagers et passagères de l’opérateur TUI Airways avait été mis à jour récemment, après quelques mois sans être utilisé, à cause de la pandémie de Covid-19. Cette mise à jour avait causé un bug : toutes les passagères (majoritairement des femmes anglaises) qui avaient coché la case « Miss » (mademoiselle) se sont vues attribuer les caractéristiques d’un enfant. Or la classification utilisée associe un poids (moyen) de 34 kg à un enfant, et un poids (moyen) de 69 kg à une femme, soit deux fois plus. 38 femmes ont ainsi été catégorisées comme des enfants.

Par conséquent, il y avait une différence de 1 200 kilos entre le poids réel moyen des passagers et celui que le pilote a pris en compte pour faire ses mesures. Il faut savoir qu’avant chaque vol commercial, l’équipage reçoit un fichier sur lequel est inscrit le poids total des passagers, ainsi que des bagages. Les pilotes ont besoin de ces informations pour adapter quelle vitesse et quelle poussée mettre au décollage.

Or dans le cas du vol du 21 juillet, l’AAIB note clairement que la poussée aurait dû être supérieure : « Toutes les vitesses de départ auraient dû être supérieures d’un nœud à celles utilisées lors de l’incident vol, et la poussée requise aurait dû être de 88,9 % N1 par rapport au 88,3 % N1. »

En soi, le décollage s’est passé sans grand heurt (la différence entre la poussée requise et celle utilisée est « marginale  »), mais l‘AAIB considère tout de même que l’incident doit être pris au sérieux, car il aurait pu être plus grave. D’autant plus que trois vols sont partis de Birmingham ce jour-là, et que les trois étaient touchés par ce problème.

Un avion de la compagnie TUI // Source : Pixabay

La compagnie avait connaissance du problème

L’erreur du système a visiblement perduré pendant plus de dix jours : le 10 juillet, plusieurs femmes adultes avaient déjà été catégorisées comme des enfants. Des équipes avaient été chargées de corriger manuellement ces erreurs, et il était conseillé aux équipages d’y prêter attention. À la date du 20 juillet, le bug avait été corrigé, mais les mises à jour n’avaient pas pris en compte les passagers qui s’étaient enregistrés à 24h du vol — en plus des équipes qui ne travaillaient pas le week-end et n’ont pas pu rectifier le tir.

Dans son rapport, l’AAIB note d’ailleurs que l’équipage de l’avion avait remarqué que quelque chose était étrange : l’état de charge (le fichier qui contient le poids total des passagers) faisait état de 65 enfants à bord, contre seulement 29 enfants à bord attendus sur le plan de vol. «  Le commandant de bord se souvient d’avoir pensé que le nombre était haut, mais plausible ; ces derniers temps, il avait déjà observé des changements de poids importants [sur des courtes périodes de temps], car les passagers ont tendance à annuler ou changer leurs vols au dernier moment », note l’organisme.

D’où est venu ce bug dans le système d’enregistrement ? « La programmation de ce système ne s’est pas fait au Royaume-Uni », note l’AAIB, «  et dans le pays où il a été fait, le titre de Miss (mademoiselle) est utilisé pour un enfant, tandis que ‘Ms’ (madame) est pour une femme adulte, d’où l’erreur. » Aucune information n’a été donnée pour identifier le pays dans lequel cette programmation a été faite.

À gauche, le poids qui a été pris en compte pour faire les mesures / à droite, le poids qui aurait dû être pris en compte, et la poussée et vitesse qui auraient théoriquement dues être utilisées, calculées par l’AAIB // Source : AAIB

Pourquoi les femmes doivent-elles choisir entre Madame et Mademoiselle ?

Bien sûr, les erreurs de logiciel peuvent arriver. Cependant, le problème prend racine dans une norme beaucoup plus profonde et ancrée dans nos sociétés patriarcales : au 21è siècle, il est encore demandé aux femmes de choisir entre la catégorie « mademoiselle » et « madame » lorsqu’elles voyagent.

La situation décrite dans cet article montre que seules les femmes ont été catégorisées comme des enfants, pas les passagers masculins. Et pour cause : il n’existe pas de titre administratif universellement reconnu pour « un homme qui n’est pas marié », ou « nom de jeune homme », contrairement au terme « mademoiselle », qui définit une femme par son statut marital.

Ce qui peut sembler plutôt incohérent aujourd’hui prend racine dans les fondements du mariage comme contrat qui agence la société depuis des siècles, historiquement basé sur une femme censée acquérir « stabilité » en s’associant à un mari qui travaille pour deux, tandis qu’elle s’occupe de tâches non-rémunérées à l’intérieur du foyer. C’est le site officiel du gouvernement, vie-public.fr, qui le résume le mieux : « En instituant l’incapacité juridique de la femme mariée, le code civil (« code napoléonien ») publié en 1804 consacre l’infériorité de la femme face à l’homme : au nom de la famille et de sa stabilité, les femmes sont soumises à l’autorité du mari. Le mariage garantit le bon fonctionnement de la famille patriarcale. »

Or de nombreuses sociétés modernes, dont la France, utilisent encore fréquemment les termes « mademoiselle » et « madame », pour différencier les femmes. Ce n’est que depuis 2012 que l’administration française a été encouragée (et ce n’était même pas une interdiction) à abandonner progressivement le « mademoiselle », et autres termes comme « nom de jeune fille » (qui n’a étrangement pas d’équivalent de « nom de damoiseau »).

Des dénominations artificielles

Ces dénominations ont de nombreuses conséquences sur la vie des femmes (à qui l’on a, par exemple, laissé entendre qu’il serait plus valorisant d’être une « mademoiselle », terme associé à la jeunesse), notamment dans la manière dont leur place est inscrite dans l’organisation de la société. Mais ce que montre « l’incident sérieux » de TUI Airways, c’est que ces dénominations peuvent aussi avoir des conséquences graves très concrètes sur des vies humaines.

Cette erreur de programmation de système aurait pu perdurer plus longtemps. Si elle avait touché des vols avec plus de passagers, la différence de poids aurait pu être beaucoup plus grande, risquant de provoquer un grave accident au décollage. Ce qui est le plus frappant, c’est combien la solution la plus logique pour éviter ces accidents est en fait la plus simple : toute cette histoire n’aurait pas eu lieu si l’on ne demandait pas encore aux citoyennes britanniques de choisir entre « Miss » et « Ms » lorsqu’elles achètent un billet d’avion.

Nous avons fait le test avec plusieurs compagnies, dont Air France : les femmes sont encore obligées de choisir (le champ est obligatoire) entre le champ « Madame » et « Mademoiselle ». En revanche, le site de TUI Airways ne proposait plus, le 10 avril 2021, que deux champs : M. ou Mme.

Une capture d’écran du site d’Air France le 10 avril 2021

Même si l’on s’arrêtait à un point de vue extrêmement cartésien, il semble parfaitement illogique d’imposer aux femmes de choisir entre deux termes (qui n’ont absolument aucune incidence sur leur voyage), alors que cela ne peut vraisemblablement que compliquer le traitement des données et augmenter les risques de bugs (heureusement, une erreur comme celle de TUI Airways n’arrive pas tous les jours).

« La relation entre le titre d’un passager et le poids moyen attribué n’a pas été abordée. »

Par ailleurs, comme l’a fait remarquer une internaute en réponse au tweet de la spécialiste en cybersécurité Tarah Wheeler, si certains pays associent vraiment le terme « miss » à des enfants, comment ces compagnies aériennes font-elles pour déterminer si un passager masculin est un enfant ? N’y a-t-il pas là aussi, une manière plus pratique et rationnelle d’organiser les passagers et passagères d’un avion (par exemple, en regardant la date de naissance qui, elle, est obligatoire) ?

 

Pour aller plus loin, on peut également soulever que de nombreux voyageurs et voyageuses, qui ne se reconnaissent pas dans la séparation binaire de genre (monsieur/madame), demandent, depuis longtemps, la possibilité de cocher une troisième case « autres ». Ou, au moins, ne pas avoir l’obligation de choisir uniquement entre l’une des deux dénominations. Le fait que certaines compagnies ne proposent non seulement pas cette alternative, mais persistent dans le maintien de la case « mademoiselle », semble encore plus paradoxal.

Dans son rapport, l’AAIB note qu’avant la mise à jour qui a associé le terme « mademoiselle » à un enfant, le système aurait testé à travers un protocole de test de validation avec des utilisateurs et utilisatrices. «  Pendant quelques rendez-vous en février 2020, l’existence de plusieurs titres comme Mister, Mrs et Docteur avaient été discutée, notamment par rapport aux standards de l’Association internationale du transport aérien (un lobby puissant de compagnies aériennes) », peut-on lire, « mais la relation entre le titre d’un passager et le poids moyen attribué n’a pas été abordée. » Il n’y a pas eu, non plus, de tests effectués précisément en rapport avec les titres attribués aux passagers et passagères.

Peut-être serait-il temps d’ouvrir cette discussion, d’en finir avec les dénominations artificielles, et d’harmoniser les pratiques des compagnies aériennes, pour la sécurité de tous et toutes.

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