Reporters Sans Frontières (RSF) poursuit Facebook en justice en l'accusant de ne pas faire assez contre la désinformation et les attaques contre la presse.

Les conditions d’utilisation de Facebook se retournent contre le réseau social. Dans un communiqué du 23 mars, Reporters Sans Frontières (RSF) annonce qu’il porte plainte contre le site communautaire, en arguant qu’il ne respecte absolument pas lui-même ce qui est prévu dans ce règlement. Et comme angle d’attaque, RSF a choisi — c’est original — le droit de la consommation.

Alors que l’on attendrait plutôt sur ce terrain une association comme l’UFC-Que Choisir, c’est bien l’organisme de défense de la liberté de la presse qui s’est positionné en brandissant l’accusation de « pratiques commerciales trompeuses ». Pour RSF, le droit de la consommation s’avère « particulièrement adapté ». Et c’est avec lui que RSF dénonce le décalage entre ce que dit Facebook, et ce qu’il fait.

Promesse non tenue de « maintenir un environnement sûr »

La plainte, déposée le 22 mars, vise aussi bien la branche française du site (Facebook France) et Facebook Irlande, qui chapeaute les activités du réseau au niveau européen. Mais RSF pense qu’il serait tout à fait possible de multiplier les actions juridiques contre le géant du net partout dans le monde, sur les mêmes fondements, puisque ses conditions d’utilisation sont «  les mêmes partout sur la planète ».

Mais si RSF mobilise le droit de la consommation, c’est pour la défense du journalisme qu’il intervient. En l’espèce, l’organisation note que le site promet de « maintenir un environnement sûr et sans erreurs » pour sa communauté. Il dit agir promptement pour empêcher le partage de « quoi que ce soit d’illégal ou trompeur », mais aussi de « limiter significativement la diffusion de fausses informations ».

facebook oversight monde
RSF estime que sa stratégie pénale pourrait avoir des répercussions ailleurs dans le monde. D’ailleurs, l’organisation envisage de porter plainte dans d’autres pays. // Source : Facebook

Mais c’est aussi dans l’intérêt des journalistes que RSF intervient. L’organisme déclare avoir fait produire deux constats d’huissiers recensant des « dizaines de commentaires insultants, menaçants ou appelant à la violence contre le journal et ses journalistes » sur la page Facebook de Charlie Hebdo, notamment après l’ouverture du procès des attentats de janvier 2015 et de la couverture du numéro « Tout ça pour ça ».

D’autres cas sont listés : les attaques et les menaces contre des journalistes de l’émission Quotidien, publiées sur des pages publiques de Facebook, mais aussi contre le journal L’Union, dont les journalistes ont aussi été pris à partie. Pour souligner cette violence croissante contre la presse, RSF rappelle à cette occasion que l’un des photographes de ce quotidien a été agressé en février lors d’un reportage.

Mais la situation dégradée que vivent les journalistes, et qui se retrouvent parfois face à des internautes venant directement les chercher sur leur profil personnel, sur leur mur ou en message privé, n’est pas le motif qui a poussé Reporters Sans Frontières à agir. RSF juge ailleurs que Facebook a manqué à ses engagements contre la prolifération de fake news. Et RSF met les pieds dans le plats en citant Hold Up.

Des efforts insuffisants contre les fake news

Ce film, diffusé en 2020, se présente comme un documentaire censé révéler des secrets indicibles sur la pandémie de coronavirus. Mais un visionnage attentif et critique montre qu’il ne s’agit pas d’une enquête. Les médias, comme Le Monde, l’AFP, Numerama ou Libération ont pointé les erreurs, les approximations et les mensonges, tandis que d’autres ont pointé les ressorts de la manipulation.

Dans sa plainte, RSF fait le constat de la « facilité d’accès » qu’il y a pour accéder à ce type de désinformation, notamment sur le Covid-19. Certains contenus ont « une portée considérable, et que Facebook ne signale pas ». Dans l’exemple de Hold Up, RSF relève qu’il y a eu cinq mises en ligne différentes de cette vidéo et qu’à elles seules elles ont cumulé plus de 4,5 millions de vues en deux mois. Et il y en avait d’autres.

Facebook prévoit pourtant divers outils pour contrer les fausses informations : cela peut aller de la réduction de la visibilité d’un contenu sur le réseau social, de façon à le rendre moins apparent sur les fils d’actualité, à l’ajout d’un label devant avertir l’internaute sur le caractère litigieux du message. Ce travail se fait notamment avec des médias partenaires. Et enfin, dans certains cas, il peut y avoir une suppression.

Un exemple d’étiquetage pour un contenu discutable, que Facebook présentait en 2017.

De fait, aux yeux de Reporters Sans Frontières, la stratégie de Facebook ne fonctionne pas, ou alors le réseau social ne s’est pas donné suffisamment les moyens pour la faire réussir, compte de la persistance des agressions contre les journalistes et la propagation massive de contenus problématiques. En fait, dans le cas des vaccins, Facebook serait même « le principal foyer des théories conspirationnistes ».

RSF s’appuie ici sur les travaux de First Draft. RSF cite aussi l’analyse du German Marshall Fund, qui a identifié 1,2 milliard d’interactions avec des sites trompeurs sur Facebook rien que pour le dernier trimestre 2020. Et un rapport de l’Unesco identifie Facebook comme « la moins sûre des grandes plateformes ». Dès lors, comment croire que Facebook maintient un « environnement sûr et sans erreurs » ? RSF, en tout cas, n’y croit pas.

Il reste désormais à connaître l’issue de l’action en justice de RSF. Au-delà de la sanction, qui prévoit une peine d’amende pouvant atteindre jusqu’à 10 % du chiffre d’affaires annuel moyen de l’entreprise, RSF souhaite surtout que la menace juridique soit une motivation suffisante pour que Facebook change de braquet et mobilise davantage de moyens contre la désinformation et les assauts contre la presse.

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