Les influenceurs qui se revendiquent geeks sont de plus en plus nombreux à afficher des corps sculptés. On présente cela comme une « revanche »… Mais sur quoi ? C’est le sujet de notre newsletter #Règle30 de cette semaine.

C’est sans doute une opinion un peu extrême de ma part, mais je pense qu’il est impossible de parler sereinement de sport sur les réseaux sociaux. Au mieux, vous êtes l’auteur·e d’un selfie en sortant de votre club de gym, le visage bien tourné vers la lumière pour refléter votre front en sueur, et vous allez créer des complexes à vos amis et amies qui ont passé leur soirée sur leur canapé. Au pire, vous êtes la personne sur ledit canapé. Ce n’est pas forcément malintentionné de la part du sportif ou de la sportive, ni ridicule de mal vivre de tels contenus. Les réseaux sociaux encouragent la comparaison avec les autres, et veulent nous faire oublier que tout ça n’est qu’une mise en scène, au même titre qu’une jolie tasse de café à 10 000 likes, dont le goût était finalement dégueulasse.

Cet article est tiré de la newsletter #Règles30, écrite par la journaliste Lucie Ronfaut pour Numerama. Abonnez-vous gratuitement pour la recevoir tous les mercredis à 11h.

Hélas ! Vos proches ne sont pas les seuls à afficher leurs glorieux efforts. Ces dernières années, de nombreuses stars de YouTube ou Twitch se sont mises à la muscu, comme nous le raconte cette chronique intéressante de l’auteur Vincent Manilève, publiée chez Arrêt sur Images. On y apprend que des personnalités comme Squeezie affichent désormais des physiques ciselés. « Il y a quelques années encore, personne n’aurait imaginé un youtubeur spécialisé dans le jeu vidéo, milieu aux stéréotypes bien ancrés, s’afficher avec un corps aussi affûté », nous explique l’article. « On assiste, d’une certaine façon, à une nouvelle forme de revanche des geeks. »

Cette phrase m’a interpellée. Non pas parce que je pense qu’elle est fausse : j’imagine qu’il y a effectivement des « geeks » qui imaginent qu’abandonner un cliché (l’homme « génial » qui est mal à l’aise en société et dans son corps) pour un autre (l’homme « viril » avec des gros pectoraux) est une revanche. D’ailleurs, les youtubeurs français ne sont pas les seuls à s’engager dans cette voie. Plus globalement, dans l’industrie du numérique, on assiste à un retour de hype de la « bro culture » et d’une célébration de l’hyper-masculinité. Mark Zuckerberg se passionne pour les arts martiaux et critique la télévision comme un média « de bêta«  ; les biceps musclés de Jeff Bezos font l’objet d’articles depuis des années ; Elon Musk assume sa fascination pour la guerre et les lance-flammes.

Capture d'écran de ma recherche du mot
Capture d’écran de ma recherche du mot « muscle » sur YouTube

Les femmes n’ont pas le droit d’être moches

On peut déjà se demander de quelle revanche on parle exactement. Mark Zuckerberg n’a pas besoin de maîtriser le coup de pied circulaire du jujitsu pour être, objectivement, un homme très puissant. De la même manière, les youtubeurs cités dans l’article d’ASI étaient déjà tous très populaires en ligne avant leur transformation physique. Je ne nie pas l’intérêt du sport pour la santé (y compris mentale, n’en déplaise à Tibo InShape). Il me semble néanmoins qu’il nous manque une pièce du puzzle.

Si vous avez le cerveau très musclé (ha-ha), vous remarquerez que cette fameuse revanche des geeks manque cruellement de femmes. Déjà, parce qu’on associe encore beaucoup le domaine du numérique aux hommes. Mais aussi parce que les femmes qui parviennent à exister dans les milieux dits geeks n’ont, de base, pas le droit d’être moches. Pour exister sur les réseaux sociaux, être repérées par les algorithmes de recommandation et éviter (une partie) des attaques sur leur physique, elles doivent correspondre déjà plus ou moins aux critères de beauté en vigueur dans la société. Souvent blanches, toujours fines. D’une certaine manière, il n’y a pas de revanche à prendre. Quand on est une femme, on n’a le droit qu’à un seul cliché pour avoir du succès. En 2020, le jeu vidéo The Last Of Us IIavait d’ailleurs fait l’objet de critiques absurdes et violentes, reprochant à l’une de ses personnages d’avoir… des muscles (certaines insultes étaient clairement transphobes, comme quoi la transphobie et le sexisme marchent toujours main dans la main !).

L’année dernière, je comparais les contenus de régimes en ligne à des fake news, qui ciblaient plus particulièrement les jeunes filles. Peut-être que l’on peut dire la même chose des contenus qui encouragent les jeunes hommes à prendre énormément de muscles. Alors que ce genre de discours était plutôt cantonné aux créateurs spécialisés en sport il y a quelques années, il s’est désormais diffusé un peu partout en ligne, poussé par des algorithmes de recommandation qui nous rangent toujours plus dans les cases étroites de notre supposée identité, sans qu’on puisse le contrôler. Les geeks ne prennent pas leur revanche. Ils rentrent juste dans le rang des clichés de genre.

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La revue de presse de la semaine

Aller à la pêche

Cette semaine, Slate s’est penché sur l’étrange phénomène de « l’arab-fishing » : des personnalités, souvent issues de la téléréalité, qui prétendent avoir des origines arabes d’une manière plus ou moins subtile. Au cœur de ce système, des fantasmes colonialistes et un marketing de soi typique des réseaux sociaux. C’est à lire par ici.
 

Sous attaque

Aux États-Unis, les médecins proposant des soins spécifiques aux patient·es trans font l’objet d’un harcèlement sans relâche de la part de communautés d’extrême droite. Elles utilisent les réseaux sociaux pour propager des mensonges sur leurs activités, déterrer des informations personnelles et menacer leurs proches et les hôpitaux dans lesquels ils ou elles officient. Le phénomène est tel que trois associations de médecin ont demandé officiellement de l’aide au gouvernement américain pour enquêter sur ces campagnes haineuses, aux conséquences très concrètes. C’est à lire (en anglais) sur NBCnews.


Sans modération

La modération des contenus est un sujet très sensible aux États-Unis, pour de nombreuses raisons : une conception bien particulière de la liberté d’expression, des hommes et femmes politiques persuadé·es qu’on les censure, et parce que le pays héberge la majorité des entreprises qui développent les grands réseaux sociaux utilisés partout dans le monde. Autrement dit, même si ce débat se passe loin de nous, il nous concerne en partie. Cet article du Washington Post retrace l’histoire tumultueuse, et très politique, de la modération aux États-Unis. Je l’ai trouvé passionnant, et je vous conseille de prendre le temps de le lire (en anglais) par ici.
 

Fantastique

À quoi sert la fantasy dans notre monde contemporain ? Et surtout, à qui s’adresse-t-elle ? À partir de ces deux questions simples, l’auteur·e et journaliste Gita Jackson écrit un essai que je décrirai, à défaut de trouver un mot plus approprié, d’incroyable, touchant aux inégalités de notre société, aux logiques capitalistes de l’industrie culturelle, et qui qualifie Jeff Bezos à la fois de monstre et de héros. C’est à lire (en anglais) chez Vice.

Quelque chose à lire/regarder/écouter/jouer

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J’ai l’impression de souvent commencer mes conseils culture par vous dire que je suis fatiguée ces derniers temps. Surprise : je suis fatiguée ces derniers temps ! J’ai donc accueilli la sortie d’Ooblets, un jeu vidéo dont les captures d’écran adorables flottent depuis longtemps sur mes fils d’actualité, avec beaucoup de joie. J’aime les jeux de simulation, j’aime prétendre que j’ai la main verte, j’aime jouer aux jeux vidéo bien au chaud sous mon plaid, pendant que la pluie bat contre mes fenêtres. J’ai donc beaucoup joué à Ooblets ces derniers jours.

Comme d’autres titres du même genre (Animal Crossing, Stardew Valley), Ooblets simule une vie paradisiaque à la campagne. Dans la petite ville de Badgetown, les habitant·es vivent avec des Ooblets. Ces petites créatures s’affrontent (tranquillement), à la manière de combats Pokémon, dans des tournois de danse. Chaque jour, vous devrez accomplir vos tâches quotidiennes (réparer votre maison, prendre soin de votre jardin, rendre service à vos voisins et voisines) ainsi qu’aider votre Ooblets à trouver des partenaires à défier. Comme tous les jeux de simulation, Ooblets ressemble parfois un peu à une liste de courses à compléter régulièrement. Mais honnêtement, face à ses graphismes mignons, ses dialogues très drôles, et surtout les petits mouvements de jambes de mon Ooblet quand il danse, je lui pardonne tout. Vivement la prochaine journée de pluie !

Ooblets (en anglais), disponible sur PC, Xbox et Nintendo Switch

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