Amazon n’en voulait pas, les librairies voulaient davantage. Quant aux internautes, ils pourraient revoir leurs habitudes de consommation. Le plan du gouvernement pour mettre fin à la gratuité des frais de livraison des livres semble ne convenir à personne.

La gratuité de la livraison des livres commandés sur Internet sera bientôt de l’histoire ancienne. Le ministère de la Culture entend fixer un montant minimum incompressible pour les frais de livraison, sauf lorsque le montant de la commande dépasse un certain seuil. C’est ce que rapporte le journal Les Échos dans son édition du 23 septembre 2022.

La mesure, qui doit encore franchir l’étape de la Commission européenne avant de pouvoir être applicable, vise sans aucun doute Amazon. La plateforme américaine de commerce électronique s’est imposée ces vingt dernières années comme l’un des principaux distributeurs de livres en France (il pèserait 10 % des ventes de livres dans le pays, selon une étude de 2020).

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Les frais de livraison en France métropolitaine. // Source : Capture d’écran

Amazon est d’ailleurs à ce titre souvent accusé d’être le fossoyeur des librairies : il faut dire que le site met à disposition des centaines de milliers de références et son usage est commode, puisqu’il est intégré à un service qui vend par ailleurs bien d’autres produits. Par rapport à une commande se faisant en un clic, et des usages qui évoluent, les librairies peinent à lutter.

Dans les faits, Amazon n’applique pas une gratuité totale : il facture en fait à sa clientèle un centime d’euro pour les commandes contenant uniquement des livres et sans minimum d’achat. Auparavant, c’était gratuit. Tout a changé en 2014, quand une loi a été votée pour que les marchands en ligne aient l’obligation de mettre des frais de livraison.

Dans ce cadre, chaque commande se verra appliquer des frais de livraison de 3 €. Si le montant total du panier dépasse les 35 € (et s’il n’y a que des livres dedans), alors ceux-ci pourront être ramenés à un centime d’euro. Cette grille adoptée par le ministère de la Culture est celle de l’Arcep, une autorité de régulation s’occupant des postes et de la distribution de la presse. Ces frais de livraison incompressibles colmatent une insuffisance de la loi de 2014, du fait de l’absence de grille, qu’Amazon avait su repérer et exploiter.

Un plan qui mécontentera tout le monde ?

Censé rétablir un équilibre dans le marché de la distribution des livres, ce plan paraît déjà mécontenter tout le monde. Amazon, parce qu’il perd son mécanisme ; les librairies parce que cette somme n’est pas assez élevée. Le syndicat de la librairie française l’a fait savoir dans un communiqué publié le 23 septembre, manifestant un vif mécontentement.

Les librairies souhaitaient plutôt un prix minimum pour la livraison de 4,5 €, au motif que le coût moyen d’une expédition leur revient à plus de 7 €, selon les chiffres de nos confrères. Avec ces 3 €, cela reste trop peu. « Les libraires [vont] continuer à vendre systématiquement à perte s’ils expédient des livres au domicile de leur client », alerte le syndicat.

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Quel effet cette disposition aura-t-elle sur les clients ? // Source : CC0 Domain

Un scénario plus pessimiste n’est pas non à écarter. Il y a une possibilité que les « gains » générés avec ces frais incompressibles soient perdus par un chiffre d’affaires en baisse, à cause d’une demande moindre de la part des clients. Les petits commerçants n’auraient alors rien gagné. Un comble pour une loi visant à les aider.

Ce risque est d’autant plus à prendre au sérieux dans un contexte d’inflation, où les dépenses sont scrutées avec davantage d’attention. Ce, d’autant que le poste culturel dans les ménages n’est pas celui qui est généralement priorisé en cas tension sur le pouvoir d’achat.

À plus long terme, l’autre effet de bord pourrait amener le public à se détourner du livre papier pour opter pour le livre électronique. Les e-books n’ont pas besoin d’être livrés jusqu’au client. Une telle modification des habitudes de consommation se répercuterait négativement sur les librairies, puisqu’ils se retrouvaient alors un peu plus sur la touche.