La tendance est aussi nouvelle qu’inquiétante. Jusqu’à récemment, la France apparaissait relativement épargnée par le phénomène des tueries scolaires, qui frappent fréquemment les États-Unis. Mais depuis deux ans, les projets d’attaques ciblant des établissements éducatifs français, parfois suivis de passages à l’acte, se sont multipliés, et ont souvent été assimilés à du
terrorisme d’extrême droite.
Dans un rapport que Numerama a pu consulter en avant-première – coécrit par les chercheurs Alexandre Rodde (King’s College London), Marc-André Argentino (Sécurité publique Canada) et la directrice de Point de contact Alejandra Mariscal – l’association française, signaleur de confiance de contenus illicites sur internet, y pointe l’influence de mouvances hybrides,
notamment l’extrémisme violent nihiliste (EVN) et la True Crime Community (TCC).
L’EVN, issu de la pollinisation croisée de communautés toxiques d’internet pendant la pandémie de Covid-19, désigne notamment la nébuleuse The Com. La multitude de groupes virtuels qui la composent encourage la violence par goût pour le gore, le chaos et la popularité virtuelle
(clout) : cyber-sextortion sadique de mineures (Sextortion Com : 764, Harm Nation…), agressions, vandalisme et meurtres (Offline Com : No Lives Matter, Maniac Murder Cult…), ou encore cybercrime (Cyber Com).
Si certains groupes intègrent des références nazies et satanistes (Order of nine angles, Temple ov blood) ou djihadistes, leur accélérationnisme – volonté d’effondrement de la société – se distingue de celui de l’ultradroite (mouvance Terrogram) en ce qu’il vise le seul chaos. « Les communautés EVN diffusent des contenus (…) [à l’]esthétique hyperviolente, [combinant] des symboles (…) issus de mouvances différentes (nazisme, djihadisme, [occultisme, ndlr]) sans qu’une idéologie particulière ne constitue pour autant un moteur principal », explique le rapport.

Les membres de la True Crime Community (TCC) sont quant à eux fascinés par les auteurs de tueries de masse, et notamment de tueries scolaires. Apparue dans le sillage du massacre de Columbine (Colorado) en avril 1999 – on parle alors de Columbiners – la TCC se déploie initialement sur Tumblr ou DeviantArt avant d’investir d’autres plateformes, comme TikTok, qui
constitue aujourd’hui sa principale caisse de résonance.
« [La TCC] privilégie des récits centrés sur l’esthétique [des] auteurs [de tueries de masse] et leurs trajectoires personnelles », analyse Point de Contact. « [Ceux-ci] peuvent entraîner une forte adhésion émotionnelle, allant jusqu’à (…) l’adulation. » Sur le bas du spectre, ses membres bricolent des fanarts et fanfictions dédiés aux assassins de Columbine. Mais en haut du spectre, les tueries scolaires inspirées par la TCC se multiplient, et plus uniquement aux États-Unis.
« La moitié sont des « romantiques », qui s’identifient à l’agresseur avant son attaque, cherchent à comprendre ses actes et éprouvent un sentiment de camaraderie », explique à Numerama Allizandra Herberhold de Seeking Safer Pathways, son cabinet américain qui infiltre les groupes liés à la TCC depuis des années. « Ils condamnent la violence des agresseurs, allant parfois jusqu’à signaler [aux autorités] des attaques planifiées, mais idéalisent leur suicide. »

« L’autre moitié, les « idolâtres », sont fascinés et divertis par la violence. Ils ne se considèrent pas comme les égaux des agresseurs car ils ont trop peur d’agir eux-mêmes », poursuit-elle. « Mais ils peuvent encourager quelqu’un à diffuser son attaque en direct car ils consomment beaucoup de contenus gore et veulent les vivre par procuration. Enfin, le plus petit groupe est celui des « identificateurs ». Ils voient les agresseurs comme leurs pairs et veulent les imiter en commettant eux-mêmes une attaque. »
De Meyzieu à Nantes
24 avril 2008, collège Olivier de Serres à Meyzieu (69). Pendant un cours d’italien, un lycéen de 15 ans demande à une autre élève si elle croit en Dieu, puis la poignarde. Il blesse ensuite un deuxième élève qui a tenté de s’interposer, puis un troisième dans une autre salle. Il est interpellé peu après dans les rues de la ville, après avoir manifestement tenté de se suicider, gorge et poignets tailladés. « La question posée par l’assaillant est une simple traduction de « Do you believe in God? » prononcée par Eric Harris lors de son périple meurtrier [à Columbine] », indique Point de Contact.
16 mars 2017, lycée Alexis de Tocqueville à Grasse (06). Killian B., 16 ans, blesse cinq personnes par balles avant de se rendre. Les réseaux sociaux de Killian dévoilent sa fascination pour Columbine. « Photos des auteurs décédés, abonnements à plusieurs chaînes YouTube sur le sujet, chansons faisant référence à la tuerie, intérêt pour la communauté des « Columbiners » », poursuit le rapport. « Il avait également déclaré vouloir être « le premier school shooter français ». »
Son complice Lucas R. avait, quant à lui, tenté de contacter l’auteur d’un autre massacre scolaire.
« L’intérêt de l’auteur pour les contenus gore et la présence d’un complice illustrent l’évolution du phénomène d’émulation lié à un « effet Columbine » à un basculement vers la True Crime Community, liant des échanges en ligne et des tentatives dans la vie réelle avec un auteur condamné, et des centres d’intérêt composites mélangeant symboles nazis et fascination pour
la violence », analysent les auteurs.
En février 2019 et octobre 2021, des projets similaires sont déjoués à Montpellier et au Havre, là aussi sur fond de fascination pour la violence. Le second, admirateur d’Hitler, entendait lui aussi « faire pire que Columbine ».

En mars 2024, un projet de massacre dans un lycée horticole est déjoué à Antibes, grâce à l’alerte d’un pédopsychiatre. Fasciné par les tueries scolaires aux États-Unis, Rodi A., 17 ans, entendait rejoindre le panthéon des school shooters, ce qui le rattache à la TCC, mais s’intéressait aussi aux tueurs en série, à l’occultisme et au nazisme, ce qui le rapproche de l’EVN.
29 mai 2024, Chemillé-en-Anjou (49). Un élève fasciné par la violence qui « voulait savoir ce que c’était de tuer quelqu’un », et rêvait de célébrité, poignarde une professeure d’anglais et deux camarades dans une attaque préméditée, avant son interpellation. Les choses s’accélèrent en 2025, où l’on dénombre quatre attaques.
25 mars 2025, collège Montesquieu à Évry-Courcouronnes (91). Un élève de 14 ans, vêtu d’un gilet tactique et armé notamment d’un couteau, jette des explosifs artisanaux – qui ne détonent heureusement pas – dans le bureau d’une CPE, avant d’être maîtrisé. Il avait initialement prévu une attaque plus complexe impliquant un « gaz toxique ». Élève brillant, il était fasciné par les armes, la violence et la guerre russo-ukrainienne, et avait partagé son projet à d’autres élèves.
24 avril 2025, lycée privé Notre-Dame-de-Toutes-Aides, à Nantes (44). Justin P., 16 ans, tue à coups de couteau une adolescente de 17 ans et blesse plusieurs élèves. Bardé d’équipements « paramilitaires » – casque, cagoule, lunettes teintées, chaussures de sécurité – il avait adressé à plusieurs élèves, avant son passage à l’acte, un manifeste, « L’action immunitaire », qui conduit plusieurs commentateurs à classer Justin P. parmi les terroristes d’extrême droite.
Pot-pourri idéologique
« Des journaux ont interrogé plusieurs de ses pairs et ont découvert que, outre son éco-extrémisme et sa rhétorique nazie, Justin manifestait également une certaine affinité pour les terroristes du 11 septembre ainsi que pour d’autres extrémistes d’inspiration [islamiste] », explique le chercheur Bjørn Ihler, interrogé par les auteurs du rapport. « Toutefois, les médias et les réseaux sociaux le classent presque exclusivement dans la catégorie des individus d’inspiration nazie. »
« Les influences idéologiques composites, caractéristiques de l’extrémisme violent nihiliste, illustrent avant tout une fascination pour la violence sous toutes ses formes, plutôt qu’un projet terroriste construit », analyse Point de Contact. « Son texte (…) permet (…) d’observer sa familiarité avec les éléments de langage de plusieurs mouvances terroristes, son obsession pour l’action violente et sa volonté de faire de son attaque un acte de communication. »

Entendons-nous bien : le terrorisme d’extrême droite, y compris en milieu scolaire, coexiste avec l’EVN et la TCC. Le 1er juillet 2025, Timothy G., 18 ans, était interpellé par la DGSI à proximité de son lycée avec des couteaux dans son sac. Planifiant une attaque d’inspiration incel, il a été mis en examen pour terrorisme. Il s’agissait de la première saisine du Parquet national antiterroriste (PNAT) ayant trait au masculinisme, qui inspire de plus en plus de projets d’attentats.
Mais les attaques scolaires ici étudiées ne sont pas réductibles à l’extrême droite, à l’idéologie incel ou au djihadisme. On constate par ailleurs des « passerelles » entre ces différentes formes d’extrémisme. En 2023, des adolescents respectivement inspirés par le nazisme et le djihadisme fomentaient ainsi, en ligne, des projets d’attentats communs – se retrouvant, là aussi, autour d’une fascination pour la violence et la consommation de contenus gore.
10 septembre 2025, lycée horticole Vert d’Azur à Antibes (06). Rodi A. attaque trois personnes – deux élèves et une professeure – à coups de couteau, et en blesse deux. Fasciné par les tueries de masse et les serial killers, déjà incarcéré 11 mois pour un projet d’attaque en mars 2024 (voir plus haut), il avait tenté de se suicider avant d’être libéré. Une autre adolescente – hospitalisée en psychiatrie, présentée comme sa compagne et souhaitant également commettre une tuerie scolaire – est interpellée à son tour.
24 septembre 2025, collège Robert-Schuman à Benfeld (67). Un adolescent de 14 ans frappe sa professeure de musique à coups de couteau avant de retourner l’arme contre lui-même, et de succomber à ses blessures cinq jours plus tard. Handicapé physique et psychique, lui-même victime de violences éducatives, il vivait dans un foyer de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) et avait déjà été signalé à l’Éducation nationale en raison de son obsession pour le nazisme et les contenus gore.

20 novembre 2025, lycée François-Villon à Paris (75). Un élève majeur est interpellé par la police après avoir annoncé à ses camarades son intention de commettre un massacre scolaire le lendemain. Décrocheur, obsédé par les school shootings aux États-Unis, visionneur compulsif de vidéos d’exécutions et d’opérations chirurgicales, il s’était aussi distingué par des propos haineux, mais semblait surtout obsédé par la violence.
4 mars 2026, collège Beauregard à La Rochelle (17). Un élève âgé de 13 ans blesse à coups de couteau un camarade de classe, avant d’être maîtrisé et interpellé. Lui aussi adepte de vidéos « de tueries de masse, d’attaques au couteau et de décapitations », l’auteur avait filmé l’agression et souhaitait la diffuser en ligne. Il s’agit, à ce jour, de la dernière attaque répertoriée
en France.
Le rapport exclut toutefois plusieurs événements où les auteurs semblent avoir agi principalement par vengeance, et non pas en raison d’une fascination pour la violence sous l’influence de l’EVN ou de la TCC : Saint-Jean-de-Luz (2023), Nogent (2025), Sanary-sur-Mer et Ancenis (2026).
Améliorer la prévention et la modération
« Même si l’extrémisme violent nihiliste et la True Crime Community représentent aujourd’hui des menaces sécuritaires mineures en France, elles présentent un défi singulier », alerte Alexandre Rodde, interrogé par Numerama. « Mal comprises, peu étudiées, difficiles à catégoriser et à recenser, ces menaces agrègent plusieurs sujets sensibles : violences en milieu scolaire, violences sexuelles, pédocriminalité, et justice des mineurs entre autres. Des efforts de prévention et de répression, combinés à une vigilance de tous les acteurs impliqués, restent donc primordiaux. »

En tout, depuis 2024, dans 7 départements différents, au moins 6 attaques ont donc frappé des établissements scolaires français, et un minimum de 6 projets ont été déjoués, ce qui traduit une intensification du phénomène en France. Point de Contact précise qu’il ne s’agit que d’une comptabilité partielle et que les chiffres pourraient être sous-estimés, notamment en raison de la méconnaissance du problème et du jeune âge des auteurs.
« Les dispositifs actuels de modération, conçus pour des formes de violence structurées et facilement identifiables, peinent à appréhender des dynamiques diffuses, hybrides et qui ne s’inscrivent pas dans les cadres idéologiques traditionnels, explique Alejandra Mariscal à Numerama. Ces sous-cultures s’appuient sur des interactions inter-plateformes et des codes opaques, échappant aux méthodes de détection classiques. Point de Contact (…) alerte sur la nécessité d’adapter les outils de modération et de renforcer la coordination entre tous les acteurs de la chaîne de protection. »
L’association appelle notamment à pérenniser, au-delà de février 2027, l’expérimentation de deux ans issue de la loi du 21 mai 2024 visant à sécuriser et à réguler l’espace numérique (SREN). Celle-ci permet à l’Office anti-cybercriminalité (OFAC) de faire supprimer des contenus impliquant des « images de tortures ou d’actes de barbarie ». Elle salue également le blocage judiciaire, en décembre 2025, du site gore WatchPeopleDie, dont le nom a été cité dans plusieurs tueries scolaires associées à la TCC aux États-Unis, à la demande de l’Arcom.
« Les auteurs de ce type d’actions étant majoritairement mineurs, ils feront l’objet de peines de prison courtes et sont des candidats probables à la récidive », alerte également l’association. « Des efforts de vigilance, de prévention et de répression sont dès lors cruciaux, de la part des parents, des professionnels de la sécurité, des chercheurs mais aussi de la société dans son ensemble. » Cela impliquerait un effort de formation important sur ces problématiques, qui restent méconnues en France.
En juin 2025, en réponse aux annonces sécuritaires du gouvernement, consécutives à l’assassinat d’une surveillante par un élève, Mediapart constatait que la prévention de cette violence se heurtait à un « délabrement généralisé de la santé scolaire, des services de psychiatrie et de la protection de l’enfance », avec en moyenne un seul psychologue scolaire
pour 1 800 élèves. L’éléphant dans la pièce ?
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