Le succès de la NES Classic et les précommandes massives de la SNES Classic le prouvent : le rétrogaming est à la mode. L'association française MO5 œuvre pour préserver l'histoire du monde vidéoludique et tente d'éveiller les consciences sur les dangers qui la menacent. Rencontre.

À quelques mètres du brouaha qui entoure les bornes de jeu vidéo du stand Nintendo de Japan Expo, l’association MO5 propose elle aussi aux visiteurs de jouer sur l’une de ses consoles. Mais ici, pas de Switch ni de PS4 : on joue plutôt sur N64, Neo-Geo ou SNES.

Et pour cause : l’association française milite, depuis sa création en 1993, pour préserver le patrimoine vidéoludique, qu’il s’agisse de consoles, de PC ou de jeux.

Hervé Le Bouler, membre de MO5, nous explique pourquoi cette cause tient à cœur aux 300 bénévoles de cette institution de plus en plus reconnue.

Hervé Le Bouler de MO5

Quel but poursuit l’association ?

Nous cherchons à préserver tout le patrimoine vidéoludique, ce qui déborde même sur l’aspect informatique.

On s’aperçoit que comme au cinéma, avec les bobines de films, on perd des jeux, on ne sait plus les fabriquer parce qu’on n’a plus leur code source ou qu’on a tout perdu. La mémoire disparaît.

L’idée est, comme pour la préservation des anciennes bobines, de préserver les jeux.

 Indirectement, ça passe par des expositions comme celle que nous tenons à Japan Expo. Nous montrons aux gens que le rétrogaming est intéressant, que c’est de là que viennent les titres actuels, comme Final Fantasy XV par exemple.

Comment est né MO5 ?

L’association a été fondée par Philippe Dubois. Selon la légende, ça a commencé par la rencontre de grands collectionneurs, qui ont mis en commun leur collection, en commençant par quelques milliers de pièces…

À terme, à quel stade espérez-vous aboutir ?

On espère qu’un jour — peut-être prochainement — le gouvernement voudra créer un musée du jeu vidéo, pour aboutir à une structure pérenne.

On a aujourd’hui entre 40 000 et 50 000 pièces — jeux et consoles confondus —, l’une des plus importantes collections d’Europe. Le problème est celui du stockage. On se base encore beaucoup sur la bonne volonté des membres : ce serait mieux d’avoir une structure, un musée national qui permettrait, grâce à son statut, de garantir cette conservation dans des conditions optimales.

Quelles consoles couvrez-vous ?

Les toutes premières — à l’époque de l’Odyssey  — et on commence à remonter jusqu’à la PS3 mais ça reste émergent. La bordure supérieure aujourd’hui, ce sont la PS2 et la Xbox.

Vous insistez sur l’importance de jouer aux jeux sur leur console d’origine, dans un souci d’authenticité. Pourquoi ?

On préfère au maximum oui, car on retrouve les écrans cathodiques et la madeleine de Proust.

Maintenant, je travaille en interne sur les projets d’émulation pour faire en sorte qu’on puisse jouer sur émulateur presque comme avant. Pourquoi ? Parce que pouvoir jouer sur ces vraies consoles, c’est un plaisir très rare qui va le devenir de plus en plus.

Ces consoles vont finir par casser : certaines ont plus de 40 ans. Elles avaient une électronique robuste à l’époque, mais, en l’occurrence sont les consoles les plus récentes qui cassent, dès qu’il y a un lecteur de CD-Rom en fait… Ce n’est pas forcément le cas dans un salon mais plutôt sur une expo où la console fonctionne du matin au soir.

L’émulation est selon vous inévitable à terme ?

On préfère garder les vraies consoles tant que ça reste possible mais je pense que dans 10 ans on sera malheureusement obligés de venir à l’émulation sur des écrans LCD, oui. On devra se contenter de ça mais c’est déjà pas mal.

L’émulation est la prochaine voie, ça permettra de jouer sur les jeux de l’époque avec quelques petites choses en moins, comme le toucher de la manette et la qualité de l’écran. C’est une évolution malheureuse mais contrainte.

Le rétrogaming sur lequel mise Nintendo avec sa NES Classic et sa future SNES Classic n’est-il pas aussi un moyen de préserver cette mémoire ?

Clairement, c’est intéressant parce que ce sont des machines bien packagées, qui permettent à plus de gens de pouvoir jouer à ces vieux jeux, et de se rendre compte que les souvenirs qu’on avait sont différents de la réalité, que c’était vraiment très dur.

Par contre, il y a vraiment un aspect spéculatif, commercial, qui vient ternir la chose. Par exemple, je suis passé à côté de la NES Mini car il n’y en avait plus en stock. Je m’étais dit que ça ne servait à rien de précommander et que c’était une passade mais tout le monde s’est rué dessus…

Nintendo cultive aussi volontairement la rareté de ses consoles rétro…

On voit déjà des abus sur la SNES Snes, avec des précommandes  à 190 euros… On est vraiment dans la mode du rétro, on joue sur cette fibre-là : les gens ont l’habitude de se payer des téléphones à 600 euros alors pourquoi pas une petite Super NES ? 

C’est l’esprit qui est négatif pour moi.

Mais j’insiste sur le côté positif : aujourd’hui, quand on veut jouer à des vieux jeux, on va sur PC avec des émulateurs, mais ce n’est pas très bien packagé, ça reste un peu de la. Alors que là, le produit permet de démarrer rapidement.

Le succès vous a surpris ?

Ça parait logique, c’est au même niveau que les ventes des vraies consoles à l’époque.

Malheureusement, tout ce qui est rétro devient tendance, hyper à la mode, il y a donc aussi de la spéculation. Dans les brocantes, vous trouvez des produits très chers. Les jeux, ça reste raisonnable quand ils ne sont pas recherchés mais les consoles c’est du n’importe quoi !

Sur une brocante, il y a 2 semaines, j’ai vu une Super NES à 120 euros ! En boîte, certes, mais quand même, il ne faut pas exagérer. Et comme Nintendo a arrêté la production de la NES Mini, les prix vont devenir encore plus délirants.

Cette accessibilité aux anciennes consoles va devenir rare car les gens veulent gagner de l’argent là-dessus. 

On est dans un monde où le rétro devient un moyen de faire payer une catégorie de personne. On le voit bien à Japan Expo : à côté de nous, il y a des stands très commerciaux, qui font payer des figurines à des prix fous.

Comment financez-vous les activités de l’association ?

D’abord avec la cotisation annuelle des membres.  On réussit aussi à vendre nos expositions grâce à notre savoir-faire, notre collection et la mise en valeur qu’on propose. Square Enix a fait appel à nous cette année à Japan Expo pour les 30 ans de Final Fantasy et ainsi aligner tous les jeux de la série. Mais on a aussi fêté les 30 ans de Megaman récemment.

Ce budget annuel nous permet d’acheter des canapés confortables, et surtout des bons meubles pour valoriser les consoles. En tant qu’association, on ne s’enrichit pas mais on valorise nos interventions. On a aussi contribué à l’exposition Game Story au Grand Palais en 2011.

Hervé Le Bouler de MO5

Y a-t-il eu selon vous un déclic récent dans la hausse de popularité du rétrogaming ?

Je ne l’ai pas vu personnellement, je pense plutôt que c’est graduel. Est-ce la nostalgie qui fait qu’une génération comme la mienne arrive à plus de 40 ans et se dit : « Ah, ma jeunesse…  » ? Ou est-ce que c’est le jeu vidéo qui se démocratise et devient l’industrie du divertissement la plus rentable au monde, ce qui ouvre une manne pour le rétrogaming ?

Je pense que le jeu vidéo prend de plus en plus de place dans notre société.

Pensez-vous que les éditeurs comme Sony vont aussi se mettre à ressortir de vieilles consoles ?

J’ai vu une nouvelle Megadrive commercialisée mais je ne sais pas si elle était officielle… À mon avis, tous les constructeurs vont se lancer progressivement, en ciblant les consoles qui ont le plus marché.

À lire sur Numerama : Comment faire une console retrogaming DIY avec un Raspberry Pi et Recalbox

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