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Your Name est sur les écrans français depuis peu et le film d'animation est déjà un succès colossal au Japon, dépassant les chefs d'œuvre du Studio Ghibli au box-office. Quelle est la recette de la perfection appliquée par un Makoto Shinkai discret et humble ?

Une semaine que Your Name est sur les écrans français. Une arlésienne que les aficionados d’animation japonaise attendent depuis le milieu de l’année dernière. En effet, le dernier film de Makoto Shinkai est celui qui fait connaître l’homme à un public français… et qui traîne l’aura d’un mastodonte derrière lui. Sur le box-office nippon, il a détrôné, il y a déjà quelques temps, la plupart des films Ghibli. Ne reste plus que l’immense Voyage de Chihiro, Titanic et La Reine des Neiges.

Your Name est donc le deuxième plus « gros » film japonais de tous les temps et le plus rentable à l’étranger. Un record et un petit phénomène on ne peut plus positif pour l’animation, japonaise de surcroît, et son exploitation en salles. Mais Your Name semble sortir un peu de nulle part. Vraiment ? Non ! Le succès de ce film est on ne peut plus logique : voyons ensemble pourquoi.

Your Name a détrôné la plupart des films Ghibli

Rappel des titres

Dans Your Name, deux lycéens échangent de corps et de vie le temps de « rêves » lucides qui les propulsent dans un monde relativement étranger. Lui est Tokyoite, elle vit à la campagne, et s’apprête à jouer un rôle crucial dans l’imminente cérémonie du temple du coin. Le premier acte est l’histoire d’une relation naissante et asymétrique, mais aussi d’une relation « bait and switch », qui va tenir le spectateur en haleine. Un postulat simple, à twists. Jusque-là, rien d’exceptionnel. 

L’été dernier, le distributeur Eurozoom annonce pouvoir exploiter le films en salles pour la fin de l’année. Petite liesse populaire chez les otakus français, qui vont pouvoir découvrir, dans les conditions optimales, un film dont l’énorme succès était, de toute évidence, imprévu. La « sauce » monte toute l’année, en parallèle avec le nombre d’entrées dans l’archipel où il est propulsé par la maison de production Toho et sa grande force de frappe. Les attentes sont là, le bouche à oreille s’installe, plus qu’à se pencher sur le film. Sa caractéristique première ? C’est un travail d’auteur. 

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Une œuvre pour tous, mais une œuvre personnelle

Si vous vous plongez dans l’œuvre de Makoto Shinkai, vous vous rendrez vite compte que Your Name est un best-of de sa filmographie et qu’on retrouve tous les motifs qui ont construit son panthéon personnel jusqu’à présent. Des décors qui confinent au photoréaliste. Des trains (beaucoup de trains). Un coté clippesque et un fétiche des génériques qui sont parfois les pires ennemis des films — l’accident de décalage de ton n’est jamais loin. Et surtout, comme dans ses précédents films, une histoire d’amour qui finit mal.

Il le dit a qui veut l’entendre : quelque part dans sa vie, Makoto Shinkai a été abandonné par sa moitié et il ne s’en ai jamais vraiment remis. Charles-Augustin Sainte-Beuve, critique littéraire et pire ennemi d’un certain Marcel Proust, écrivait qu’une œuvre est toujours le reflet de son auteur et de sa psyché. Sainte-Beuve aimerait beaucoup Makoto Shinkai qui, en effet, conjugue talent et intention poétique. Dès ses premiers travaux, dont Voices Of a Distant Star dont il a été l’unique homme-orchestre, il explore le thème de la solitude. 

Ses personnages souffrent toujours sentimentalement (âmes esseulées, soyez prêtes avant de tenter 5cm/seconde) et l’abandon va être la base d’une des plus belles séquences du film, centrale et graphique. Tous ses films parlent de deux êtres qui se cherchent, se trouvent, parfois non, qui se séparent, qui conjuguent temps et distance.  Petite nouveauté ici : cette fois, les deux protagonistes apprennent à se connaître sans jamais se rencontrer.

Le jeune réalisateur de 43 ans est sensible et modeste. Son embarras face au succès de son dernier bébé est palpable et il est loin de se terminer – il déclare ouvertement ne pas mériter ce qui lui arrive, ou en tout cas craint de brûler les étapes. Face à Zootopie, Kubo, Le Petit Prince et La Tortue Rouge, il redoute l’Oscar et la suite de son travail pourrait souffrir de cette aura. Difficile, effectivement, de parler d’un journal intime si Your Name devient le film le plus rentable de l’histoire du Japon à l’étranger. 

Un « nouveau » repère pour l’animation japonaise

Faisons un jeu. Ouvrez n’importe quel article de presse généraliste sur le film, faites un Ctrl+F et saisissez « Miyazaki ». Vous aurez probablement plusieurs occurrences, peut-être même dès le titre de l’article. Et de fait : Makoto Shinkai est constamment comparé au vénérable sensei à la retraite de Schrödinger. Mais c’est oublier dans le même temps qu’il fait d’abord partie d’une génération de réalisateurs qui s’exportent de plus en plus.

Un remplaçant au Studio Ghibli ?

L’année dernière, avec la sortie du Garçon et la Bête, n’était-ce pas Mamoru Hosoda, « le nouveau Miyazaki » ? Quid de Keiichi Hara, Takeshi Koike, Yasuhiro Yoshiura et, plus tard dans l’année, Sunao Katabuchi ? S’ils n’ont pas bénéficié du même bouche à oreille, d’aucuns pourraient arguer que le potentiel est aussi là et qu’eux ont moins tendance à se reposer sur les mêmes motifs. En bref : en l’absence du studio Ghibli, qui truste l’imaginaire collectif dans la case « animation japonaise qu’on peut voir au cinéma », Makoto Shinkai apparaît comme un oasis dans lequel se réfugier.

Ce n’est pas comme si l’année était avare en sorties sur le papier, mais ce ne sont pas Hana & Alice, Le Garçon et la bête ou la ressortie de Belladonna qui ont pu profiter du même rayonnement. Your Name prend peut-être, inconsciemment, la place d’un événement régulier disparu depuis deux ans… et Shinkai est loin de faire office de petit nouveau. Il se permet ici de nombreuses références à son univers, de l’intertextualité, jusqu’à jouer avec les nerfs de ceux qui connaissent ses autres films. C’est une chance de pouvoir le montrer au grand public, mais l’univers de Shinkai n’a rien de neuf.

Mieux : beaucoup de choses, dans Your Name, font écho d’une volonté de modernité. Et cela passe aussi par des motifs « gagnants ».

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Échanger son corps

C’est le mécanisme qui fait démarrer le film et qui codifie toute sa première moitié : dans Your Name, deux personnages à la fois proches et opposés échangent magiquement de corps, sont comme transportés dans la vie de l’autre avec un point de vue de choix. Le film devant énormément à un bouche-à-oreille dantesque, quoi de mieux qu’un lieu commun de fiction efficace et peu présent en France pour faciliter les choses ?

Vous connaissez peut-être Freaky Friday, avec Lindsay Lohan et Jamie Lee Curtis, lui-même un remake. Mais l’exercice est bien rodé dans la fiction japonaise, tant et si bien que c’est un motif présent dans de nombreuses bandes-dessinées pornographiques. L’échange de corps, expérimenter le corps de l’autre, voir le sien sous un autre angle : tout ce qui confine à la dissociation est retourné en fétiche de la découverte.

Exégèse du bodyswap

Mais revenons dans les cercles de 7 à 77 ans, car ce qu’on appelle le bodyswap est tout aussi présent dans la fiction japonaise soft. En voici des dizaines d’exemples, nous en citions également dans notre sélection manga, où le sujet est traité avec humour, gravité, premier ou second degré. Et on assume trop vite que l’échange est provisoire, le temps d’une journée riche en enseignements : dans Shinsuki Bitter Change, deux jeunes enfants vont apprendre à gérer le fait qu’ils ne retrouveront probablement jamais leur corps d’origine.

Dans Your Name, on ne loupe pas le ressort comique : Taki se retrouve dans le corps de Mitsuha. Taki va donc se tripoter le poitrail, se faire surprendre par la soeur de Mitsuha : running-gag cocasse et probablement la première chose à quoi on pense en entendant le pitch, mais running-gag en phase avec les codes fictionnels actuels. Et c’est la porte ouverte à une foultitude de questions sur le regard, la relation, le genre.

Amel, qui travaille chez le distributeur Eurozoom, contactée par Numerama, résume comment Shinkai parle aux jeunes : « Un réalisateur talentueux, qui a fait ses preuves, et qui sait parler à la jeune génération, en épousant son point de vue, en s’adressant à elle dans un langage et des images modernes et complices, une histoire d’amour très moderne, qui n’hésite pas à franchir la barrière du genre, une remise à neuf des codes de la littérature japonaise dans une lecture très moderne, une attention aux détails de la vie de tous les jours et aux sentiments intimes, une empathie très forte.  »

On retrouve d’autres codes qui inscrivent fortement Your Name dans sa fenêtre temporelle : à la fin du film, on nous montre un personnage ayant beaucoup de mal à trouver un travail. Des jeunes font exploser une centrale électrique (et, avec des motivations diamétralement opposées, s’en sortent infiniment mieux que ceux de Nocturama). Une succession de petits indices universels de ce genre. 

Et on peut même trouver une explication pop-culturelle au succès de base. Julie, toujours chez Eurozoom, nous explique que le déclencheur était la sortie de la chanson « Zen-zen-zensei » des Radwimps en amont du film et qu’on retrouve dans l’histoire du film. « Ça a explosé sur les réseaux sociaux à ce moment-là. En réalité, plus de moitié des avis sur les réseaux sociaux parlent de Radwimps encore aujourd’hui.  »

Après le trauma, le lien retrouvé

Enfin, impossible de parler d’un facteur-clé du succès du film sans spoiler au minimum les enjeux de la deuxième moitié de Your Name. Rendez-vous jusqu’au prochain intertitre pour ceux qui voudraient ne rien savoir.

spoiler

Your Name est crépusculaire. Le film est la première œuvre de Makoto Shinkai qui transpose réellement l’angoisse laissée par la catastrophe de Fukushima – et en devient doublement cathartique. Après un autre twist que les âmes attentives auront décelées en avance (regardez bien les portables, ce n’est pas innocent si on vous les montre souvent) apparaît un élément imprévu : la destruction, la désolation, des centaines de morts et un trou, littéralement. Encore une fois, Sainte-Beuve serait content.

Aller voir Your Name en étant Japonais, c’est peut-être accéder à une touche d’humanité et d’espoir sur les bases d’un traumatisme national. Pas étonnant que la thématique du lien — le musubi souvent évoqué dans le film — aille jusqu’à y prendre une dimension physique. Au japon, la lente traînée démographique qui est allée voir le film sur plusieurs mois d’exploitation a été de plus en plus vieillissante.

Julie explique : « Pour la première semaine, 70 % des spectateurs étaient des ados. À la quatorzième semaine, 50 % ont plus de 30 ans. Des personnes plutôt âgées (60-70 ans) apprécient le film car il rappelle des souvenirs et il évoque l’importance du lien humain  ».

Le tout, devant un Shinkai médusé, qui a destiné son film aux adolescents.

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Les planètes sont alignées

Des thèmes qui parlent aux Japonais comme aux occidentaux, le moment optimum pour les aborder, une nouvelle figure bienvenue, un petit coup de pouce du destin. Et voilà !

« Bien sûr, la France n’est pas le Japon, et donc ici on ne peut pas s’attendre à de tels records mais la qualité du film, sa sincérité, et les éléments universels qui ont fait son succès au japon jouent également ici en sa faveur » explique Amel, D’Eurozoom. Mais en France le film a eu droit à quelques coups de pouces : « Nous avons également lourdement investi en communication, pub et partenariat — avec notamment 3 campagnes d’affichage — et la presse a plébiscité le film.  »

Elle note qu’il reste néanmoins encore quelques barrières mentales de la part des salles.

« Le film a très bien démarré, même si peu de salles nous ont suivi (toujours cette crainte des films indépendants et cette méfiance des animation hors Miyazaki). En première semaine, les scores par copie sont excellents et on devrait se maintenir en salles longtemps et programmer de nouvelles salles sur la longueur. »

Le petit miracle est accompli

Qu’importe : fin décembre, le petit miracle est accompli. Le film profite d’une centaine de copies en France, la première semaine est bonne et il devrait être exploité sur la longueur sur un nombre croissant de salles : 77 345 en première semaine ; 773 personnes copie ; 21 527 entrées à Paris, soit le meilleur démarrage de tous les temps pour un film d’animation japonais qui ne soit ni un Ghibli ni un film à licence.

Toutes les photos :  Copyright 2016 TOHO CO., LTD. / CoMix Wave Films Inc. / KADOKAWA CORPORATION / East Japan Marketing & Communications,Inc. / AMUSE INC. / voque ting co.,ltd. / Lawson HMV Entertainment, Inc

Commentaires

Your Name : la méthode Makoto Shinkai, artisan du cinéma post-Ghibli

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  • Erreur techniique sur le terme "doujin", Benjamin. Ce terme renvoie simplement à la notion de travail éditorial/artistique en amateur, souvent de nature collaborative. Un "Doujinshi" est le produit issu de ce travail. Le contenu de ce produit fini n'est pas par nature pornographique. Il y a des tas de doujinshi "hentai" c'est vrai, mais il y a encore plus de doujinshi non-hentai, racontant des aventures que les artistes amateurs souhaitent p^reter à leur héros favoris, voire à des personnages qu'ils ont eux-même créés. C'est un phénomène qui alimente non seulement les groupes amateurs venant proposer leurs travaux dans les comicket, mais aussi les clubs artistiques de nombreux collèges et lycées japonais, voire certaines universités.
    Un tel vivier de créativité ne devrait pas être réduit à une image de manga de boule.

    • DAMN. Je plaide coupable, je suis la première personne à relever cette erreur de voc. Merci !

    • Merci pour la correction, on corrige :).

  • "le dernier film de Makoto Shinkai est celui qui fait connaître l’homme à un public français"
    Byousoku 5cm était sorti dans certaines salles en France déjà.

    Et c'est justement parce que ce n'est pas un studio mais bien une seule personne qui fait quasiment tout que ça marche.

  • Excellent film ^^

  • Cher petit Jésus, fait que le Petit Prince ne soit même pas nommé aux Oscars.

    Ton ami, Benji

    • c'est toujours le même problème, on s'extasie sur la technique qui est effectivement une splendeur, mais sur le fond, les japonais n'ont pas grand chose à dire et tournent en rond. Là c'est de la petite comédie romantique de base française avec Virginie Effira , comme il y en sort 15 par an...

    • j'ai envie de dire qu'une fois qu'on s'est tapé Love Hina, c'est bon on a vu une immense partie de la production japonaise et de leurs obsessions... mais je vais me faire des ennemis :slight_smile:

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