Netflix est désormais un géant sur Internet. Ce statut, gagné grâce à ses dizaines de millions d'abonnés, permet aujourd'hui au service d'affirmer qu'il n'a plus autant besoin de la neutralité du net qu'avant. S'il ne s'oppose pas à ce principe, il n'en fait plus un sujet absolument crucial.

Il fut un temps où Netflix était très engagé pour défendre la neutralité du net. C’était l’époque où le service de vidéo à la demande sur abonnement n’était pas encore un poids lourd du net. Aujourd’hui, la plateforme de SVOD a pris une place considérable dans le trafic, du fait des très nombreux internautes (pratiquement 100 millions dans le monde) qui ont fini par s’abonner au fil des ans.

Et grâce à cette importante clientèle, le groupe s’estime suffisamment en position de force face aux fournisseurs d’accès à Internet pour ne plus avoir un besoin impérieux de la neutralité du net pour se défendre et signer les accords qu’il veut. C’est ce qu’a fait comprendre le patron de Netflix, Reed Hastings, lors d’une conférence tenue en Californie et dont Re/Code se fait l’écho.

« Ce n’est pas notre premier enjeu à l’heure actuelle. Nous pensons que la neutralité du net est incroyablement importante mais qu’elle n’est aussi capitale pour nous parce que nous sommes assez gros pour obtenir les accords que nous voulons », a-t-il déclaré, alors qu’un débat crucial sur l’avenir de ce principe-clé d’Internet s’est ouvert aux États-Unis avec les mesures très controversées du régulateur des télécoms.

Comme le pointent nos confrères, le patron de Netflix n’a pas cité en particulier l’un de ces arrangements, mais ils rappellent que le service de SVOD s’est rapproché d’opérateurs, à l’image de T-Mobile, pour faire en sorte que la consommation du streaming vidéo issu de Netflix ne soit pas comptabilisée dans l’enveloppe de data qu’alloue chaque mois T-Mobile à ses clients.

Reed Hastings, patron de Netflix

Cette façon de faire est une pratique controversée, car elle est considérée comme étant une tactique pour contourner la neutralité du net.

Baptisée « zero rating », elle consiste à ne pas facturer l’usage de certains services alors même qu’ils sont utilisés à travers le forfait du client. Or, il est plus facile pour un service comme Netflix de négocier du « zero rating », qui peut l’avantager, que pour une petite plateforme. En effet, un client ayant un forfait limité privilégiera un service inclus en illimité qu’une plateforme qui consommera son enveloppe de data.

Les accords contraints de Netflix avec les FAI

Les commentaires de Reed Hastings tranchent quelque peu avec les positions que la société tenait il y a quelques années. En mars 2014, le site de SVOD déclarait que « les fournisseurs d’accès à Internet ne devraient pas être en position d’extorquer des péages », en faisant référence aux accords que la firme avait dû passer avec certains opérateurs outre Atlantique, comme Comcast et Verizon.

« L’essence de la neutralité du net c’est que des fournisseurs à Internet comme AT&T et Comcast ne limitent pas, n’influencent pas ou ne se mêlent pas d’une quelconque autre manière des choix que les consommateurs font », expliquait Netflix sur ce billet. La firme expliquait alors n’avoir pas d’autre choix que de payer pour mettre fin à la dégradation de la qualité de son service par les opérateurs, et dénonçait un abus de position dominante par les opérateurs.

« Une neutralité du net forte empêche par ailleurs que des opérateurs facturent un péage pour l’interconnexion avec des services ou avec des intermédiaire pour délivrer les services et les données demandées par les abonnés du FAI », ajoutait-il. Rappelons que l’accord financier passé entre Netflix et Comcast a engendré une hausse de 65 % de la bande passante disponible pour le site de SVOD…

Trois ans plus tard, les choses ont bien changé. D’ailleurs, Netflix déclarait en avril que « si les lois américaines concernant la neutralité du net sont affaiblies, cela n’affectera pas concrètement nos marges du marché intérieur ou la qualité du service, car nous sommes assez connus du public pour pouvoir maintenir nos relations de manière stable avec les fournisseurs d’accès à Internet ».

Si la neutralité du net est affaiblie, cela n’affectera pas Netflix

Il ne s’agit pas de dire que la neutralité du net — qui consiste à faire en sorte que le trafic soit traité de façon égale, sans discrimination, limitation ni interférence, qu’importe l’expéditeur, le destinataire, le type, le contenu, l’appareil, le service ou l’application — n’a plus du tout d’intérêt pour la plateforme de vidéo à la demande par abonnement ni qu’elle compte s’y opposer. Mais qu’elle peut se défendre sans.

Cela dit, la neutralité du net n’est pas tant là pour défendre les géants du net, même si une association regroupant plusieurs poids lourds (Airbnb, Amazon, Dropbox, eBay, Facebook, Google, LinkedIn, Microsoft, Netflix, PayPal, Pinterest, Reddit, Spotify, TripAdvisor, Twitter, Uber et Yahoo…) a publié un communiqué pour appeler les États-Unis à maintenir la neutralité du net.

Les « petits » face aux « gros »

Elle est surtout utile pour que les « petits » puissent rivaliser loyalement avec les « gros » et qu’ils ne se retrouvent pas non plus face à une forme de chantage des opérateurs, car tout le monde n’est pas Netflix. C’est ce qu’ont rappelé en filigrane 800 startups dans une lettre ouverte, alors que le régulateur américain est en train de détricoter la neutralité du net qui a été mise en place en 2015.

« Le succès de l’écosystème startup de l’Amérique dépend d’un Internet ouvert avec des règles de neutralité applicables, garantissant que les petites entreprises peuvent concurrencer sur un pied d’égalité [les grosses sociétés] sans la menace que leurs services soient discriminés par les grands groupes » qui auraient intérêt à neutraliser des jeunes pousses un peu trop entreprenantes.

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