Une ville, des vies, des histoires, des mémoires ont été mises à sac cette nuit, à Alep. À sac ? Qu'est-ce que cela veut dire pour nous qui vivons ici ? Rien, sûrement. Atrocité est déjà un drôle de mot. Avons-nous un devoir moral envers celles et ceux qui ont partagé leurs derniers instants sur les réseaux sociaux ? Oui : raconter.

Les habitants d’Alep menaient jusqu’à l’attaque du régime un drôle de rituel. Un rituel qui semble si futile alors que le feu des bombes s’approchaient et effleuraient déjà leurs destins. Beaucoup d’habitants, avec leurs bric et leurs brocs, tentaient de se connecter à Internet, là où se trouve les réseaux sociaux, dans l’espoir d’informer la presse occidentale des nouvelles de la ville au cœur du pire tourment que notre monde connaît. Des nouvelles rarement bonnes.

Malgré le manque de tout, de sécurité, d’eau, de médicaments et même de pain, ils étaient quelque uns à braver l’impossible pour tenter d’approcher une connexion satellitaire à la toile mondiale. Un défi quotidien pour livrer au monde quelques mots, quelques messages, sans autre destinataire que le reste de l’humanité.

De nombreuses discussions sur Whatsapp étaient ainsi rédigées par les enseignants et les journalistes locaux, qui avaient plus ou moins accès à ces technologies, ils essayaient alors de dire l’atrocité, mais également la vie, le quotidien, les petites joies et les grands malheurs. Ces derniers jours, alors que l’armée du régime de Bachar Al-Assad resserrait son étau autour d’une ville en ruines, les derniers messages de ces Syriens ne semblaient être motivés que par une seule et unique urgence : dire.

Last call from Aleppo

Dans Le Monde on lit ainsi que Monther Etaky, un journaliste citoyen écrivait, pour une postérité presque vaine : «  Ça ressemble à la fin, les amis, on se défendra pour ne pas être exécutés. Racontez juste notre histoire au monde entier. Faites en sorte que mon fils soit fier de son père. » Les témoignages que l’on trouve sur les réseaux sociaux se ressemblent à ce titre, des lettres de détresse adressées à personne et donc à tout le monde, qui implorent non plus une aide qui ne viendra pas, mais un souvenir.

Les visages se superposent, se mélangent, et ne disent finalement qu’une chose : nous existions, n’oubliez pas nos vies, nos histoires. L’humanité qui les a abandonné ne peut pas, de surcroît, sur l’autel de la politisation de l’atrocité, déjà fuir sa responsabilité face au visage de ces femmes, hommes et enfants, tombés sous les bombes d’un pays en ruine morale.

Le dernier appel depuis Alep. Ainsi Mr_Alhmado a-t-il intitulé son ultime Periscope. Alors qu’il sait qu’il va mourir, du moins c’est selon lui la meilleure issue, l’homme prend le temps, comme un dernier râle, de passer un dernier appel. Appeler, pousser le cri, invoquer la mémoire. Celle de sa fille pour @Mr_Alhmado, mais celle du monde pour chacun d’entre eux.

Dans Littoral, première pièce du quatuor Le Sang des Promesses de Wadji Mouawad, on trouve déjà cet ultime souffle de la mémoire, comme si cette dernière, à l’orée de la mort devenait un instinct de survie premier. Dans ce chef d’œuvre dramaturgique Mouawad réunit des rescapés des conflits hideux du Liban et de ses voisins.  Ses personnages y sont des orphelins de tout, de famille, de patrie, de morale et enfin de mémoire. Mais parmi ce petit groupe désœuvré, un de ses personnages retient le souffle théâtral tout au long du texte : il s’agit de Joséphine.

Joséphine et ses annuaires. Littoral, représentation dans la cour d'honneur du Palais des Papes, 63ème festival d'Avignon
Joséphine et ses annuaires. Littoral, Palais des Papes, 63ème festival d’Avignon

Joséphine est en effet l’incarnation de la mémoire. Après avoir perdu sa famille durant la guerre, elle décide de récolter tous les annuaires et d’y inscrire le nom des personnes décédées. Comme si les noms étaient la seule chose qui pouvait maintenir leurs souvenirs. Et c’est alors que le paradoxe mémoriel éclate sur la scène du théâtre : Joséphine ne fait pas un pas sans son incroyable cargaison de livrets, d’annuaires et de noms, qu’elle retient un à un, et qu’elle biffe sur d’innombrables feuilles. Des noms et des vies perdus, devenus superflus et broyés par la machinerie des massacres. Sa volonté de les conserver tente, vainement, de retenir contre l’absurde une petite preuve d’existence. Qu’importe alors pour les vies futures de savoir qu’il y en a eu d’autres avant ? La mémoire avant tout.

La mémoire avant tout

L’annuaire des drames est infini, mais Joséphine n’a qu’un seul souffle vital : continuer son répertoire avant qu’elle aussi, soit emportée dans l’oubli et la noirceur de l’inexistence avec ses noms, ses vies et ses souvenirs.

Comment dès lors ne pas voir ces tweets que nous lisons, à moitié estomaqués, à moitié résignés, comme des suites logiques aux annuaires de Joséphine ? Des appels, les derniers appels d’Alep, de ce qui a été, de ceux qui ont vécu, et que l’épouvantable mécanique de l’histoire écrasera et oubliera.

La presse parlera des bilans. La politique parlera des tactiques. L’histoire parlera des événements. Mais ceux qui ont été, ne seront-ils pas les grands oubliés ? Leur vie fauchée affrontera les théories, les hommes et femmes politiques relativiseront les attaques, les décideurs diront que c’était un mal nécessaire, et enfin, leur individualité s’effacera dans une masse informe de victimes civiles regrettables.

Alors comment ne pas comprendre, qu’à quelques heures de leur mort certaine, ces Joséphine, ces M. Alhmado, ces Bana Alabed, utilisent les quelques instants qu’il leur reste pour envoyer un dernier appel à un monde impassible ?

C’est donc notre devoir, pour eux, de raconter, de dire et de nommer ces destins. Sans prendre dès aujourd’hui le risque de courir derrière les interprétations d’une histoire qui dès demain servira à d’autres massacres.

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