Dans notre top des théories conspirationniste les plus farfelues, celle selon laquelle l'humanité est dirigée par des reptiliens tient une bonne place. Mais parce qu'elle est très répandue, Mark Zuckerberg lui-même a dû y répondre. La plaisanterie peut-elle cesser ?

Merci de bien le noter, Mark Zuckerberg veut vous faire savoir clairement qu’il n’est pas un lézard déguisé en humain. Le PDG de Facebook a donné récemment son premier Live  au cours duquel il s’est installé face caméra pour répondre aux questions que lui posaient en direct les internautes présents lors de la diffusion.

Alors que la majorité — ouf — des internautes interrogent Zuckerberg sur des sujets technologiques ou économiques passionnants, des IA de Facebook jusqu’aux conseils entrepreneuriaux du CEO, des internautes insistent assez pour qu’il juge nécessaire de répondre à l’une des questions les plus idiotes de l’histoire des questions-réponses : «  Mark, est-ce que les allégations selon lesquelles tu es secrètement un lézard sont vraies ? ».

Après avoir lu à haute voix la question, Zuckerberg finit par rétorquer, un peu ahuri : «  Je vais devoir répondre simplement par non  ».

Il ajoute que la question était particulièrement absurde avant de retourner à des sujets sérieux. Mais c’était déjà trop tard, la question débile ayant été posée, et répondue, la session d’échange était déjà un peu gâchée.  Or c’était peut être l’acte isolé d’un blagueur malicieux ou simplement la traduction web d’une réalité : la théorie conspirationniste selon laquelle l’humanité est dirigée par des reptiliens est considérée comme probable par 12 millions de personnes aux États-Unis.

C’est beaucoup, dans un monde où l’on peut diffuser une vidéo en live à travers le globe instantanément, mais dans lequel plus personne ne semble pouvoir lutter contre les fausses réalités qui se sur-impriment sans cesse sur les réalités dans la société de l’information.

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Ces fantasmes prennent parfois des proportions bizarres. Déjà en 2014, un citoyen néo-zélandais avait utilisé un outil de transparence démocratique — l’Information Act — pour demander très officiellement à son premier ministre de signifier clairement qu’il n’était pas lui-même un reptilien. Obligé de répondre par sa propre constitution, le premier ministre John Key avait fini par révéler qu’il n’était pas un reptilien à la surprise générale. Le chef d’état avait alors plaisanté : « Du plus loin que je sache, non. La question ayant été posée directement, j’ai décidé de non seulement voir un docteur mais aussi un vétérinaire, et les deux ont confirmé que j’e n’étais pas un reptile  ».

La théorie qui mêle X-Files, l’antisémitisme, Docteur Who, et la crétinerie

Il fut une époque bénie où ce genre de fables étaient réservées à la science-fiction. C’est par ailleurs dans la littérature de genre que l’on trouve en 1929 les premiers éléments de ce qui deviendra une des théories les plus partagées aux Etats-Unis, avec bien sûr celle du créationnisme. En plein crash financier, Robert E. Howard l’auteur emblématique de Conan le Barbare, écrit Kull le Conquérant, dans lequel le héros se bat contre un humain doté d’une tête de serpent. Ensuite, l’ensemble de la sci-fi grand public abordera le mélange de gênes entre humains et reptiliens. On en trouve ainsi dans X-Files, Star Trek ou encore Star Wars.

Kull v2 - The Conquerer 01 - 00

Mais des histoires hautes en couleurs et en fantasmes d’Hollywood à Zuckerberg, il y a plus qu’un pas, que l’humanité a pu franchir grâce à l’anglais David Icke. Le début de la célébrité en tant que conspirationniste de notre homme date de 1991, où pendant une interview avec Terry Wogan, David Icke prétendit naturellement être le fils de Dieu, alors que jusque là, il était journaliste sportif pour la BBC.

Huit ans plus tard, David Icke livrera à l’humanité le produit du travail d’une vie de vacuité et d’égotisme, The Biggest Secret, traduit Le plus grand secret. Le manifeste/scénario de sci-fi/essai tente d’expliquer comment à travers les siècles, serpents, humains et reptiliens cohabitent dans un ordre mondial piégeant inévitablement les humains, martyrs de la créations des reptiliens.

Comme l’expliqueront en 2005 les philosophes Tyson Lewis et Richard Kahn, le profil de Icke est original et il n’a jamais semblé croire à ses propres fabulations : «  La plus grande force de Icke n’est pas tant d’avoir inventé une lignée d’aliens ou une théorie conspirationniste mais bien plus de rassembler et corréler de nombreuses sous-théories en une extraordinaire narration qui les inclut toutes et les transcende toutes  ».

De nombreuses critiques furent par ailleurs adressées à David Icke, notamment à cause de l’excentricité évidente de sa théorie au vu de sa paradoxale popularité. En 2001, le journaliste Jon Ronson interroge Icke sur les soupçons d’antisémitisme qui pèsent sur sa théorie — la manière dont Icke raconte et explique la race reptilienne n’est en effet pas sans évoquer un antisémitisme maladroitement caché derrière des clowneries. Le conspirationniste se contente alors d’expliquer la chose suivante : « Je ne parle pas d’une race terrienne, juive ou non-juive, je parle d’un réseau génétique qui opère entre les races, cette lignée étant une fusion entre les gênes humains et reptiliens  ».

Plus extravagant que demeuré, David Icke est un homme désespérément en quête d’attention mais son œuvre aura tout de même considérablement marqué l’Amérique et rapidement, dopée au web et aux blogs, la conspiration se propage jusqu’à atteindre Mark Zuckerberg.

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Web, sociétés et illusions

Au-delà de la lassitude que l’on peut ressentir face à ce type de phénomènes et de l’improbable mais nécessaire explication des sources d’une théorie aussi farfelue, au fond, cela devient inquiétant. Bien qu’il n’existe pas de chiffres à la méthodologie fiable, il serait absurde de prétendre de ne pas voir que le conspirationnisme le plus délirant est installé sur le web, et qu’il séduit une part non négligeable de la population.

Que le phénomène s’étale ainsi devant le patron de Facebook pendant un exercice de diffusion live est aussi inquiétant que symptomatique de l’état des consciences modernes face à la réalité. Car si les discours conspirationnistes délirants remettent en doute des vérités, ils sont surtout des destructeurs de réalité pour leurs victimes. Dans nos démocraties cela pose des questions fondamentales sur la manière de faire société dans un monde où des milliers de citoyens vivent dans une réalité parallèle dans lesquels les dirigeants sont des serpents et Beyoncé est morte.

Lorsque John Key doit répondre devant son pays de sa véritable nature, on peut dire que le discours politique et les débats nationaux sont à ce moment précis devenus superflus. Car le principal pouvoir du complot est sa capacité par sa force fictionnelle à conduire les esprits les plus brillants à se désintéresser de la complexité irréductible de la réalité pour les happer par la fiction dans une narration déboussolante et abrutissante.

Une question sur — par exemple — la façon dont Facebook échappe à l’impôt à travers le monde et donc ne contribue pas ou peu aux biens communs, n’est-elle pas plus importante pour les scrupuleux citoyens éclairés doutant de tout ?

À lire sur Numerama : La mort de Beyoncé ou le business du complot absurde

 

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