Jérémy Clédat, fondateur et CEO de Welcome to the Jungle présent au salon Go Entrepreneurs Paris, a passé un an à repenser de fond en comble la plateforme de recrutement phare en France. Nous l’avons rencontré pour parler de la nouvelle suite qu’il s’apprête à déployer, mais surtout de ce que l’IA est en train de faire au travail, aux entreprises, à l’éducation — et au sens même de ce qu’on appelle un métier.

Il y a un an, Jérémy Clédat a fait un constat qu’il qualifie lui-même de « difficile à faire » : le modèle du job board, sur lequel Welcome to the Jungle s’est en grande partie construit, avait « de grandes chances de disparaître dans les deux ou trois prochaines années ». Difficile, mais lucide.

L’IA rebat les cartes du recrutement à toute vitesse — explosion du volume de candidatures, recruteurs moins nombreux, mais plus sollicités, métiers qui se redéfinissent tous les six mois. Le cœur de la promesse, lui, n’a pas bougé : faire en sorte que des rencontres de qualité arrivent entre candidats et entreprises. Mais tout autour, pour WTTJ, il fallait tout reprendre.

Résultat : une nouvelle suite de produits, largement refondue, que Welcome to the Jungle déploie à partir de ce printemps et annoncée dans le cadre du salon tech et business Go Entrepreneurs 2026. Et derrière cette refonte, une vision plus large de ce qui est en train de se jouer sur le marché du travail, bousculé par l’IA.

Une plateforme repensée autour de l’IA conversationnelle

Côté candidat, la nouvelle promesse est simple à formuler : plus besoin de passer des heures à trier des offres avec des filtres classiques. L’utilisateur explique, en langage naturel, ce qu’il cherche, partage son profil, et la plateforme lui pousse les postes les plus pertinents. « On a des millions de personnes qui cherchent depuis des années, on a appris beaucoup de choses là-dessus », rappelle Jérémy Clédat. C’est toute la logique de matching qui change, tirée par ce que l’IA permet désormais de faire avec du contexte — le vôtre, votre CV, vos envies et celui apporté par la plateforme.

Côté recruteur, c’est plus structurant encore. Welcome to the Jungle distingue trois grands volets. Le premier, la marque employeur, bénéficie d’une refonte ergonomique : profils entreprises plus lisibles, contenus qui pourront s’adapter en fonction du visiteur, diffusion simplifiée vers d’autres plateformes. Rien de révolutionnaire en soi, mais une évolution attendue.

WTTJ dévoile sa Hiring Suite // Source : WTTJ
WTTJ dévoile sa Hiring Suite // Source : WTTJ

Le deuxième volet, l’ATS — l’outil où les recruteurs passent l’essentiel de leurs journées — a été repensé de zéro autour d’une IA conversationnelle. L’exemple donné par Jérémy Clédat est parlant : créer une offre, définir des critères, préparer une scorecard, ça prend aujourd’hui « entre 1 et 4 heures ». Avec le nouvel outil, « 3 ou 4 minutes ». Le recruteur discute avec l’ATS, lui explique ce qu’il cherche, reçoit des suggestions calibrées sur le contexte de l’entreprise — l’historique de ses offres, son ton éditorial, les profils déjà recrutés. Même logique pour les stats : plus besoin de naviguer dans 45 dashboards, on pose la question, l’IA sort la donnée qui compte.

Le troisième volet, le sourcing, est celui que Welcome to the Jungle déploie de manière plus récente et plus systématique. Là aussi, on trouvera une recherche contextuelle par IA, l’accès à une base propriétaire de 2 millions de profils membres complétée par 20 millions de profils supplémentaires via des partenaires data. L’objectif : sortir de la logique des filtres trop rigides, attraper des candidats « off market » qui ne sont pas en recherche active, mais qui, statistiquement, pourraient l’être bientôt. Le tout avec un garde-fou que Jérémy Clédat revendique : on demande au candidat, en amont, s’il accepte d’être contacté. « Tout est confidentiel. C’est ce qui crée la confiance entre des candidats et une plateforme comme la nôtre. »

L’accélération, ce nœud central

Quand on le pousse sur le sujet de la culture d’entreprise — Welcome to the Jungle est passé il y a longtemps à la semaine de 4 jours et tient un discours fort sur le sens au travail — Jérémy Clédat défend une position intéressante : les fondamentaux ne changent pas. Ce qui change, c’est la vitesse.

« Le grand changement, et ce qui est extrêmement complexe à gérer, à la fois en tant qu’individu et en tant qu’entreprise, c’est l’accélération permanente. Parfois, j’ai l’impression qu’on se bat plus pour gérer cette accélération qu’autre chose. »

Son expérience récente chez Welcome to the Jungle en est une illustration : « L’année dernière, on s’est dit : en fait, on n’a pas du tout pris correctement la vague de l’IA. On n’a jamais autant travaillé chez Welcome que ces 12 derniers mois. » À chaque instant, il faut accélérer pour rester dans le wagon et cette course n’est pas neutre : elle redéfinit ce que les investisseurs, les marchés, les analystes considèrent comme un « standard de performance ». Quand Anthropic annonce 11 milliards de dollars de chiffre d’affaires sur un mois — l‘équivalent du CA annuel d’Airbnb — c’est tout le référentiel de la tech qui se déplace. « Ça donne un peu un vertige. Et ce qui est problématique, c’est que le monde économique considère que c’est ça le nouveau standard, alors que très peu d’entreprises pourront le réaliser. »

Sur le reste — ce qui fait qu’un salarié est heureux dans sa boîte — Jérémy Clédat rappelle ce que les données de Welcome montrent, année après année : après la localisation et le salaire, ce sont la qualité du management et le sens du produit qui comptent le plus. « La raison numéro un pour laquelle les gens partent, c’est leur manager. L’IA ne change pas ça. À moins que votre manager devienne un agent. » Notez : remplacer le management par des agents IA, c’est précisément ce que Jack Dorsey, anciennement patron de Twitter, a fait avec sa nouvelle entreprise.

Demis Hassabis de Google DeepMind. // Source : Numerama
Demis Hassabis de Google DeepMind. // Source : Numerama

La grande mutation : des métiers qui se réinventent tous les semestres

Côté métier, ce qu’observe Welcome to the Jungle depuis douze mois, c’est une explosion du nombre d’offres mentionnant l’IA, et plus encore, de métiers entièrement dédiés à l’IA. « Le nombre de métiers « data IA » a fait x40 sur les douze derniers mois. On part d’une base assez basse, donc forcément les multiples sont élevés, mais c’est quand même significatif. Je pense que c’est la première fois qu’il y a une explosion aussi rapide de nouveaux métiers dédiés à un nouveau sujet. »

Et les métiers déjà existants sont eux-mêmes en train d’être refaçonnés. « Software engineer, ça veut dire quelque chose de différent d’il y a 2 ans. Aujourd’hui, est-ce que votre plus grande valeur, c’est votre connaissance de tel langage depuis 10 ans, ou votre capacité à orchestrer le code et d’autres outils pour rapidement sortir l’output ? Est-ce que votre métier, c’est de produire du code, ou d’en gérer la qualité ? » Les intitulés tiennent, mais leur contenu mute.

En sous-texte, on ne peut s’empêcher de rentrer dans le débat de fond sur l’IA : va-t-elle détruire massivement des emplois ou au contraire, par un effet de paradoxe de Jevons où la ressource serait le travail, en créer bien davantage ? Jérémy Clédat livre un chiffre qui nourrit la deuxième thèse : aux États-Unis, le volume d’offres de software engineer et de recruteurs tech a retrouvé son pic de 2022. L’IA ne tue pas ces métiers, elle les remet en demande. Et il cite un exemple concret français, qu’il a vécu personnellement : une entreprise de l’agroalimentaire, qui n’avait jamais embauché de développeur, vient d’en recruter deux pour bâtir un système agentique de gestion de stocks et d’approvisionnement.

Et puis il y a cette autre tendance lourde qu’on voit du côté des grands labos IA et des géants américains : des recrutements d’ingénieurs à des niveaux de rémunération inédits. Jérémy Clédat y voit moins une course à la valeur intrinsèque qu’une course à la vitesse : « J’ai l’impression que les prix sont plus liés à cet enjeu de vitesse dont on a parlé qu’à la valeur relative. Ce qui compte, c’est que ces personnes soient chez vous et pas chez le voisin. Il y a une inflation globale là-dessus. »

La qualité des emplois, le vrai impensé

C’est peut-être sur ce point que Jérémy Clédat pose la question la plus dérangeante. On entend souvent qu’il suffit que plus d’emplois soient créés que détruits pour que tout aille bien, mais on ne regarde pas le bon indicateur.

« Le grand absent des réflexions économiques sur l’emploi, c’est la qualité des emplois créés par rapport à la qualité des emplois détruits. Si les jobs qui se créent, c’est les mêmes que ceux de ces milliers de personnes en Asie du Sud-Est qui font de la modération de social media, avec tous les problèmes qu’on connaît, est-ce qu’on est vraiment en train de progresser ? »

Pour lui, c’est « limite une question plus importante que les autres ». Sans oublier que si l’automatisation va trop loin trop vite, on pourrait se retrouver avec une armée d’entreprises opérées par des IA, dont les consommateurs — humains — n’auraient plus les moyens d’acheter les produits. Sa réponse est franche : « On est en train de décorréler, pour la première fois dans l’histoire, l’emploi et la performance économique. Avant, une boîte en bonne santé qui grandissait, ça recrutait. Aujourd’hui, ça n’existe plus. » Il veut croire à une destruction créatrice schumpétérienne qui fera émerger plus de valeur. Mais il admet que rien ne le garantit.

Car la dernière couche de cet avenir de l’emploi est la plus inquiétante peut-être : quand le monde change toutes les semaines, comment cale-t-on un système éducatif étalé sur 16 ans ? Comment conçoit-on des études supérieures de quatre ans ? « Aujourd’hui, vous pouvez commencer une école d’ingénieur et apprendre des choses qui sont obsolètes la deuxième année. »

Pour Jérémy Clédat, le sujet est largement absent du débat public français. La fiscalité et la privacy — RGPD, données — concentrent l’attention parce que ce sont des sujets relativement concrets et que l’administration sait s’en saisir. L’emploi et l’éducation, beaucoup moins. « Le sujet n’est pas vraiment traité si on est cohérent. Je ne sais pas si les pouvoirs publics ont les connaissances et l’appétence pour s’en emparer. »

Ce sont pourtant ces questions qu’il faut se poser dès maintenant, simplement parce que les anticiper prend du temps. Et que certaines visions de prospective — celles où, à 50 ou 100 ans, la seule vraie monnaie d’échange serait l’électricité dans un monde entièrement robotisé comme peut l’imaginer un Hassabis en forme — ne sont peut-être pas si lointaines qu’on le croit.

« On n’a jamais connu un cycle d’innovation aussi court » — peut-être que cette phrase résume assez bien l’époque : tout le monde sait que quelque chose se passe, personne ne sait très bien à quelle échéance ni dans quelle direction. et pendant ce temps, il faut continuer à recruter, à former, à élever des enfants.

Jérémy Clédat a deux enfants de 9 et 12 ans. « Je me pose vraiment la question de ce qu’ils vont faire. En tant que parents, notre rôle, c’est de les accompagner au mieux. » Même raisonnement pour Welcome to the Jungle : à mesure que l’IA s’empare du recrutement, la plateforme doit devenir davantage qu’un simple intermédiaire. « On a tendance à dire que l’IA automatise et rend le monde plus transparent. La réalité, c’est que dans l’emploi, ça peut aussi le rendre plus opaque. Notre rôle d’accompagnement n’en devient que plus critique. »

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