"D'abord ils vous ignorent, ensuite ils se moquent de vous, puis ils vous combattent, enfin vous gagnez". Une association propose trois documentaires dont les droits seront progressivement libérés à mesure des dons envoyés par le public. Derrière l'originalité se glisser un message et une vision politique de la culture à l'opposée des industries culturelles traditionnelles.

Ils ont parcouru l’Inde pendant 4 mois pour raconter l’histoire et filmer le mouvement populaire d’Ekta Parishad, inspiré par Gandhi. Depuis la pacification de la Vallée de Chambal dans les années 1970 jusqu’aux 370 km de marche réalisés jusqu’à New Delhi en octobre 2007 par 25.000 paysans sans-terre venus porter le verdict du peuple (le Janadesh), en passant par la libération dans les années 1980 de travailleurs réduits à la servitude. Trois épisodes marquants qui donnent lieu à trois documentaires réalisés par l’association Loin de L’Oeil, qui a eu l’idée originale – plutôt que de garder les droits pour elle, de libérer les droits d’auteurs en échange des dons effectués par le public.

Ainsi au moment de leur première publication, les documentaires sont protégés par le droit d’auteur classique, qui interdit tout à tout le monde, sauf autorisation spéciale et quelques rares exceptions accordées par la loi. Mais dès 20.000 € de dons, qui remboursent les dépenses de base engagées (voir encadré ci-dessous), les documentaires passent sous une licence Creative Commons qui autorise leur reproduction à titre non commercial, c’est-à-dire notamment sa diffusion sur les réseaux P2P ou sur des blogs personnels.

Avec 35.000 € de dons, les droits de création d’une œuvre dérivée sont libérés, qui permettent (toujours à titre non commercial) de modifier les documentaires pour les monter autrement, réexploiter les rushs, ou proposer par exemple une version traduite dans une autre langue. Les auteurs des œuvres dérivés s’engagent uniquement à proposer leurs dérivations sous la même licence Creative Commons, pour en assurer la viralité.

Avec 50.000 €, le dernier pallier, les droits d’exploitation commerciale seront libérés. Les documentaires seront considérés comme financés entièrement, y compris par la rémunération de trois personnes qui ont quitté leur emploi en juillet 2007 pour réaliser ces films. Seule l’obligation de citer Loin de L’Oeil et de garder la licence Creative Common BY-SA reste en vigueur. Les documentaires pourront être vendus en DVD ou diffusés à la télévision sans avoir à en demander l’autorisation, et sans devoir payer quelle que somme que ce soit.

La bande annonce du concept : (suite de l’article plus bas)


Loin de L’Oeil prouve ainsi qu’il n’est pas nécessaire d’opposer rémunération et licences libres, mais que les deux peuvent se concevoir dans une parfaite harmonie, sans compter uniquement sur la bonne volonté du public. Le don pur est une belle idée qui ne marche jamais en pratique. Mais ici, le don est facilité parce qu’il a un but et un sens précis, qui mène à un objectif clairement défini, pour le bien de tous. Et cette formule-là pourrait bien prendre.

Le site « Then you win » qui met en œuvre cette libération par palliers et collecte les dons reprend l’expression « Then You win » d’une célèbre phrase de Gandhi populaire chez les amateurs de licences libres et de P2P : « D’abord ils vous ignorent, ensuite ils se moquent de vous, puis ils vous combattent, enfin vous gagnez« . Elle est symbolique parce qu’elle s’applique aussi à l’opposition croissante entre le monde traditionnel et industriel des droits d’auteurs propriétaires et celui plus récent porté par une autre vision du droit d’auteur et de l’économie de la culture, basée sur des licences libres et un refus de l’appropriation des œuvres. Une sorte d’alter-mondialisme numérique.

Car Internet n’a pas créé qu’un nouveau moyen de communication. Il est en train de faire naître une nouvelle économie culturelle qui revient à des valeurs fondamentales de partage et d’échange de la culture et des connaissances. Face aux industries culturelles qui ont fait au 20ème siècle de l’appropriation de la culture leur business model et leur source de croissance, s’oppose en ce début de 21ème siècle la culture des licences libres et du piratage, qui n’est qu’une forme parmi d’autres de cette envie de partager plutôt que commercer. Nous avons déjà dit en 2005 en quoi le parallèle fait par Bill Gates entre les licences libres et le communisme n’était pas si absurde et insultant que beaucoup l’ont écrit à cette époque.

La question des licences libres et de la place du droit d’auteur dans la société est effectivement une question hautement politique qui ramène sous certains aspects aux valeurs qui ont inspiré la monté du communisme. Mais il y a sur Internet beaucoup de ces « néocommunistes » qui ne sentent pas du tout gauchistes ou révolutionnaires. Il y a même, nous en connaissons beaucoup, des sarkozystes.

Car la rupture entre la vision propriétaire marchande du droit d’auteur et celle véhiculée par « Then you win » et les Creative Commons n’est pas celle qui sépare la droite de la gauche dans les assemblées. Droites et gauches traditionnelles ont toujours été favorables au droit d’auteur et à son extension. C’est en réalité un nouveau paradigme politique qui se dessine, et probablement une nouvelle économie qui naît. Une économie plus proche du troc que de la carte bleue, que l’on retrouve aussi bien sur Wikipedia que sur eMule ou Linux.

Et vous, où situez-vous les licences libres sur l’échiquier politique ? Faites-nous part de votre avis !

(merci à Laurent pour l’information)

Des documentaires réalisés avec des logiciels open-source

Evidemment, les trois documentaires de l’association Loin de L’Oeil ont été réalisés à partir de logiciels libres et sur les fondements du web communautaire. Selon ses chiffrages, le budget a ainsi pu être réduit de 30 à 40 % grâce au contournement de certains intermédiaires, l’utilisation de logiciels libres et le travail collaboratif (les internautes participent par exemple à la traduction des témoignages en hindî ou tamoul.
Les logiciels employés pour la post-production sont ainsi Cinelerra, Blender et InkScape.

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