Entre propagande et contre-propagande, difficile de s'y retrouver. Plus difficile encore lorsque des conflits sans liens apparents les uns avec les autres s'emmêlent. Ainsi des hackers ukrainiens, favorables à la Russie et hostiles aux Etats-Unis, ont publié le week-end dernier une vidéo troublante de 5mn qu'ils affirment avoir obtenu en piratant des données détenues par le sénateur John McCain, lors d'un récent séjour en Ukraine. Elle démontrerait selon eux que certaines exécutions réalisées par l'Etat Islamique et publiées sur internet étaient en réalité des vidéos tournées en studio avec effets spéciaux.

Mise à jour : Le site Debunked analyse la vidéo en affirmant qu'elle ne correspond pas à celles publiées par l'Etat Islamique. Le cas échéant, cela confirmerait que les hackers ukrainiens pro-Russes de CyberBerkut (qui a un historique de réelles révélations) se prêtent à une tentative de discréditer les Etats-Unis et l'OTAN avec des moyens plus sophistiqués, et inédits jusqu'ici, que les piratages informatiques classiques.

Apparu en 2014 avec un site internet officiel édité à la fois en russe et en anglais, CyberBerkut est un groupe de hackers ukrainiens encore inconnu du grand public, qui ne cache pas ses positions résolument pro-Russes et anti-OTAN. Le groupe qui tire son nom d'une ancienne police politique à la solde de Ianoukovitch accuse régulièrement les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux de manipuler l'opinion pour servir leurs intérêts. Il s'est fait une double spécialité d'opérer des attaques DDOS massives ou d'autres techniques de sabotage contre l'OTAN et contre certains gouvernements (comme l'Allemagne en début d'année), et de publier des documents confidentiels qu'il dit avoir piratés.

Depuis plus d'un an le groupe a par exemple publié des correspondances de parlementaires ukrainiens, révélé des échanges entre l'ambassade d'Ukraine et des fondations américaines, ou encore mis en ligne des conversations téléphoniques entre responsables politiques de haut rang (notamment entre Yulia Tymoshenko et Nestor Shufrych, ou entre Catherine Ashton et Urmas Paet). CyberBerkut a également publié des courriels du ministère de l'intérieur, ou piraté des panneaux publicitaires à Kiev pour y diffuser des messages politiques. Ses actions sont hétéroclites mais visent toutes un seul et même objectif : discréditer les adversaires de la Russie.

C'est aussi dans cet objectif que CyberBerkut a publié discrètement ce week-end ce qui est pourtant, et de loin, sa révélation la plus explosive.

Si elle est vraie.

Le groupe affirme en effet avoir découvert la vidéo ci-dessous sur un appareil détenu par un collaborateurs du sénateur américain John McCain, ex candidat à la présidence des Etats-Unis, à l'occasion d'un séjour en Ukraine. Ce dernier était en Ukraine le 19 juin dernier. Il ne livre aucune autre information ni aucun commentaire, si ce n'est que l'on "ne peut pas exagérer sa valeur", et que "cette vidéo devrait devenir la propriété de la communauté internationale".

Elle montre ce qui ressemble à un petit studio de cinéma, dans lequel est filmée une mise en scène d'exécution ressemblant trait pour trait aux multiples vidéos du même genre attribuées à l'Etat Islamique. On y voit deux hommes portant exactement les mêmes habits que dans les exécutions de James Foley, Steven Sotloff, David Haines ou encore Alan Henning, mais sur fond vert, avec un ventilateur pour simuler le vent. On y voit un acteur portant les mêmes habits et ayant la même carrure que l'égorgeur britannique surnommé Jihadi John, s'approcher d'un autre acteur pour simuler un égorgement. Dans les vidéos attribuées à l'EI, l'exécution elle-même n'est jamais montrée, un fondu enchaîné interrompant la scène au moment où le couteau commence à trancher.

Dans un contexte de guerres entremêlées qui mêlent propagandes et contre-propagandes, il est absolument impossible d'affirmer que la vidéo publiée par CyberBerkut est authentique, ni même de la sourcer. Les manipulations peuvent venir de toutes parts, que ce soit des Etats-Unis, de l'Europe, de la Russie ou de l'Etat Islamique.

Le fait que ce dernier réalise des exécutions par égorgements n'est en tout cas pas contestable et il existe hélas de trop nombreuses vidéos on ne peut plus explicites pour en témoigner.

Ce qui a interrogé beaucoup d'observateurs dans les vidéos mettant en scène "Jihadi John", rapidement censurées, c'est toutefois l'esthétique cinématographique troublante et l'étrange "pudeur" qui semblait les accompagner, l'acte de l'égorgement n'étant jamais montré. Plusieurs théories ont alors été émises, allant de la plus pragmatique (ne pas choquer ceux que l'on cherche à recruter), à la véritable théorie du complot faisant croire que les vidéos ne proviennent pas de l'Etat Islamique mais sont une imposture visant à émouvoir pour justifier des interventions militaires ou des législations renforçant la surveillance.

C'est bien sûr cette dernière théorie que CyberBerkut cherche à accréditer, alors qu'il n'est pas possible de vérifier d'où provient cette vidéo. Une théorie du complot supplémentaire pourrait très bien prétendre qu'il s'agit d'une vidéo financée par la Russie, pour discréditer les Etats-Unis et leur combat contre l'Etat Islmaique.

Une seule chose est sûre. Si ce prétendu tournage est un coup monté, il a demandé d'importants moyens qu'un petit groupe isolé de hackers amateurs ne peut s'offrir. Rien n'interdit non plus, comme l'avait pensé un expert britannique, d'imaginer que le tournage puisse avoir été réalisé par des membres de l'Etat Islamique lui-même, à des fins de propagande, alors que les otages seraient morts autrement et sans doute avec davantage de résistance de leur part.

La théorie d'images filmées et montées pour discréditer l'ennemi n'est en tout cas pas nouvelle. En 2010, le Washington Post avait publié un article affirmant que dans le cadre de guerre d'Iraq en 2003, la CIA avait imaginé plusieurs idées pour discréditer Saddam Hussein au yeux des irakiens, dont celle de de réaliser des montages vidéo le montrant dans la compagnie intime de jeunes garçons. Surtout, le journaliste expert des services de renseignement affirmait qu'une source lui avait raconté qu'une vidéo discréditant Ossama Ben Laden avait bel et bien été tournée, en utilisant des employés de la CIA comme acteurs. Le projet avait finalement été stoppé.

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