Les majors de l’industrie du disque et du cinéma répètent à l’envi que le Peer-to-Peer substitue le vol aux ventes, que marché payant et réseaux de partage libres ne peuvent coexister dans une entente pacifique. Pour le prouver, elles mettent côte à côte graphique d’évolution du haut-débit et graphique d’évolution des ventes de disques, écartant la possibilité de toute source autre à la baisse de leur chiffre d’affaires. Certains, se sentant insultés par l’image de voleurs qui leur est attribuée, ont décidé de répliquer par l’arme du boycott.

En France, c’est la ligue Odebi qui s’est élevée en direction du boycott avec ses deux campagnes Boycothon, qui appellent les internautes à ne plus acheter de produits issus des industries du disque. A travers cette campagne, la ligue « dénonce le discours de victimisation de l’industrie phonographique, qui depuis des mois tente d’imputer la baisse de ses ventes de CD à l’usage des réseaux p2p« . Difficile cependant de faire un rapprochement direct entre ce discours et la volonté de précipiter encore un peu plus la chute des ventes, à travers un boycott.

Une Suédoise amatrice de BitTorrent, Emma, tente également cette semaine de prouver aux majors qu’elles ont tort, à travers un appel à un boycott court (six jours) mais intensif. « Même ceux que l’industrie du divertissement dépeignerait comme des criminels sont aussi des consommateurs« , assure Emma sur le site P2PUnite.net. « Pour le prouver, nous en appelons à tous ceux qui ont partagé un fichier, téléchargé quelque chose en ligne ou pensé que les prix étaient scandaleux ; envoyons un message à la tête de l’industrie du divertissement« .

Ce message est clair. Si effectivement le P2P substitue le vol aux achats, alors un boycott d’une semaine de la part des voleurs ne devrait avoir aucun effet sur les chiffres d’affaires des industriels.

Avec plusieurs dizaines de millions de P2Pistes dans le monde, il est difficile de croire que l’effet serait nul si chacun respectait le mot d’ordre.

« Montrons leur combien d’argent nous dépensons dans leurs produits en leur refusant l’accès à notre revenu durement gagné. N’allez pas voir des films ; n’achetez aucun produit de divertissement toute cette semaine. »

Il est sans aucun doute absurde de croire que tout téléchargeur est un voleur qui ne consomme plus de produits culturels. Certains achètent davantage, d’autres achètent moins, mais l’on ignore tout de la couleur de la balance finale. Est-elle plutôt dans le vert, ou dans le rouge ?

Quelle part des chutes de vente peut-on attribuer à la montée du haut-débit ?


(source : ART – Le haut-débit monte invariablement depuis son apparition en France)

Ou encore à la variation du pouvoir d’achat des ménages ?


(source : Le Monde / INSEE – Entre 2000 et 2003, la croissance du pouvoir d’achat des ménages en France a beaucoup ralenti)

Ou encore à la montée du coût du logement ?


(source : Division du logement INSEE – Depuis 1997, l’ensemble des prix du logement en France sont à la hausse)

Ou encore à la montée du prix du pétrole ?


(source : Clean@uto)

Ou encore à beaucoup d’autres choses, un faisceau de causes et d’effets qui font que la musique se vend de moins en moins mais s’écoute de plus en plus.

C’est tout un ensemble qu’il faut analyser, et non pas un seul phénomène à isoler pour en faire le bouc émissaire. Faut-il aller jusqu’à appeler au boycott pour que cette évidence s’impose y compris dans le discours des majors ?

Espérons que non, puisque bien avant les majors, le boycott frappe avant tout des indépendants, des petits distributeurs et des entreprises satellitaires qui n’ont aucune responsabilité dans la crise actuelle. Ce sont les premières victimes collatérales d’une guerre qui, comme toutes les guerres, est née d’une incompréhension et d’un manque de communication.

Pire, les majors n’ont pas pour objectif de supprimer le P2P, mais celui de continuer à contrôler la chaîne de consommation de bout en bout, de l’offre jusqu’à la demande. Elle y parvient actuellement en ayant formé un cartel de quatre multinationales (Sony-BMG, Universal, Warner et EMI) qui ont mainmise sur l’ensemble des média… nouveaux média exceptés. Le but des campagnes anti-piratages est davantage de réussir à imposer sur les nouveaux média (internet et téléphonie mobile) les standards DRM et les plateformes légales partenaires qui lui assureront de pouvoir contrôler ce qui est diffusé sur les catalogues, ce qui est promu par les distributeurs, et ce qui sera souhaité par les consommateurs.

Le boycott, dans cette perspective, n’aura absolument aucun effet sur la politique de répression des majors. Mieux vaut au contraire encourager tout ce qui brise l’unité des majors : les canaux de distribution déconcentrés (P2P en tête), les vecteurs de promotion par le public (MP3 blogs, radios type Mercora,…), et les producteurs indépendants.

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