Hier, une amie m’a écrit sur WhatsApp après avoir regardé notre vidéo sur la climatisation et les barrières mentales françaises. Je pourrai résumer notre discussion ainsi : la climatisation va créer une barrière entre celles et ceux qui peuvent se la payer et les autres. C’est vrai que c’est un angle mort de mon script : les meilleures technologies de refroidissement ont un coût d’entrée, puis un coût à l’usage qui est faible, mais qui n’est pas neutre et surtout, pour que la climatisation ne soit pas un danger pour la planète ou inefficace, un coût d’entretien.
Et de même que des gens n’ont pas les moyens de se chauffer l’hiver, il y aura des gens qui n’auront pas les moyens de se refroidir l’été. En d’autres termes, la précarité énergétique, on la connaît par cœur version décembre et on découvre à peine sa version juillet.
Pour que la journée de solidarité serve enfin à quelque chose
Cette réflexion mérite qu’on la prenne au sérieux, parce que le droit au chaud, lui, existe déjà. Depuis la loi SRU de 2000 et son décret d’application de 2002, un logement mis en location doit être « décent », et parmi les critères de décence figure une installation permettant un chauffage normal, munie des dispositifs d’alimentation en énergie et adaptée aux caractéristiques du logement. Un locataire qui grelotte peut mettre son bailleur en demeure. Vingt-quatre ans plus tard, le même locataire qui dort à 32 degrés dans un appartement thermos sous les toits n’a aucun recours.
Le législateur de 2002 a défini la décence pour le climat de 2002 et c’est un triste constat, mais ce climat n’existe plus. Cet été encore, 26 départements ont été placés en vigilance rouge canicule un 14 juillet, et la vague de chaleur de juin a touché plus de 8 000 écoles, collèges et lycées, avec environ 1 800 fermetures temporaires.
Pour moi, et c’est ce que je lui ai répondu, la suite logique s’impose d’elle-même : un logement décent doit être chauffé et il doit désormais pouvoir être refroidi. Le droit au froid comme prolongement du droit au chaud va devenir un autre sujet politique.
Mais il n’empêche que le froid coûte de l’argent. J’ai fait faire des devis et j’en ai demandé autour de moi, chez des personnes qui ont ou vont faire installer une PAC réversible. Pour 80 m² et trois chambres en région parisienne, trois splits, c’est plus de 7 000 €. Un gainable, plus discret et plus confortable, ne descend pas sous les 10 000 €, sans compter les travaux d’intégration souvent nécessaires.
À l’échelle d’un ménage modeste, c’est un mur.
Et que fait l’État français face à ce mur, en plein été 2026 ? Il le renforce. Le 2 juillet, en plein épisode caniculaire touchant l’ensemble du territoire, le gouvernement a présenté une réforme de MaPrimeRénov’ qui exclut les pompes à chaleur air-air du financement en installation isolée. La clim réversible, c’est-à-dire l’équipement qui chauffe l’hiver et refroidit l’été, n’a droit à rien, sauf à s’intégrer dans une rénovation d’ampleur avec audit énergétique et gain de deux classes de DPE minimum, autrement dit un chantier à plusieurs dizaines de milliers d’euros. Il reste les certificats d’économies d’énergie, entre 500 et 1 500 euros en moyenne. Contre un devis à 7 000, faites le calcul du reste à charge.
Et pourtant, c’est précisément le sujet qui mérite une politique publique plutôt qu’un chacun-pour-soi de monoblocs Amazon posés sur les rebords de fenêtre, qui cumulent le pire rendement et les pires rejets. En 2026, le politique ne peut plus se défausser.
À Singapour, par exemple, la climatisation n’est pas un confort, c’est un projet de nation. Lee Kuan Yew, le fondateur du pays, la qualifiait d’« une des inventions les plus marquantes de l’histoire » : sa première décision en devenant Premier ministre a été de climatiser les bâtiments de l’administration, condition selon lui de l’efficacité du service public sous les tropiques. Résultat, soixante ans plus tard : 99 % des logements privés sont climatisés, ainsi que la majorité des logements sociaux, et l’État a même légiféré dès 2001 pour encadrer les réseaux de froid centralisés desservant plusieurs bâtiments.

Le Japon, lui, a eu son électrochoc en 2018 : une canicule meurtrière, un écolier mort au retour d’une sortie scolaire, et le gouvernement qui annonce en juillet un financement pour climatiser les écoles primaires et les collèges, avec l’engagement que l’équipement soit en place pour l’été suivant. À l’époque, à peine la moitié des salles de classe japonaises étaient équipées. Aujourd’hui, la quasi-totalité l’est, le taux d’équipement des logements dépasse 92 % à l’échelle du pays, près de quatre fois le taux français, et la mairie de Tokyo prend en charge une partie des dépenses des habitants pendant les mois les plus chauds.
Pendant ce temps, en France, la position officielle tient dans la formule de la ministre de l’Énergie : « favorables à la climatisation partout où c’est nécessaire ». Partout où c’est nécessaire : lire, pas chez vous, ni chez votre voisin.
Une roadmap pour le droit au froid en France
Alors soyons concret, puisque personne ne semble vouloir l’être.
D’abord, un nudge simple : réintégrer les PAC réversibles dans les aides. C’est un ajustement de décret. On subventionne déjà les pompes à chaleur air-eau au nom du chauffage décarboné ; refuser le même soutien à l’équipement qui rend en plus l’été vivable est une incohérence que l’administration corrigera un jour ou l’autre… autant que ce soit avant la prochaine canicule.
Ensuite, changer de logiciel, c’est prendre en compte le logement social. Commencer les devis maintenant, et surtout raccorder ce qui peut l’être aux réseaux de froid urbain. Paris possède déjà le plus grand réseau de froid d’Europe, douze centrales qui envoient une eau glacée à 4 °C dans plus de 100 kilomètres de canalisations, refroidies par la Seine. Il doit atteindre 250 kilomètres d’ici 2042 pour un milliard d’euros d’investissement, en ciblant les crèches, écoles, Ehpad et hôpitaux. Il faut avancer et mettre les moyens pour y arriver plus vite : 2042, c’est loin et les logements sociaux ne sont toujours pas concernés.
Et puis, pourquoi ne pas soutenir le froid comme on soutient la voiture électrique ? La PAC à 100 euros par mois, financée en partie par les entreprises de l’énergie qui auront plus de volume à facturer l’été. Lancé fin 2023 pour la voiture électrique, le leasing social est en permanence victime de son succès avec 80 000 demandes en quelques semaines, reconduit chaque année depuis.

Personne ne trouvait normal qu’un ménage modeste sorte 25 000 euros pour une voiture ; l’État a transformé le mur en mensualité… et une PAC réversible coûte trois fois moins qu’une Citroën ë-C3. Le mécanisme existe, les financeurs CEE existent, les installateurs RGE existent. Il manque la décision.
Et c’est là que je reviens au message de mon amie, parce que notre conclusion, en quelques messages, c’est que la personne qui fera entrer le droit au froid dans la loi aura son nom dans l’Histoire. Souriez si vous trouvez ça un poil abusé, mais repensez ensuite à Lee Kuan Yew. On se souvient de lui comme du bâtisseur d’une des nations les plus prospères du monde, et lui-même attribuait une partie de cette réussite à des climatiseurs installés dans des bureaux de fonctionnaires. Le droit au chaud a eu ses promoteurs en 2000, personne ne retient leurs noms, et c’est peut-être ça, la vraie récompense : avoir rendu une protection tellement évidente qu’on oublie qu’il a fallu se battre pour elle.
Le droit au froid attend le sien.
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