Un monde dominé par les vertébrés, qui oublie les branches du vivant moins iconiques à l’instar des champignons ou des annélides : voilà comment est représentée biodiversité à travers le catalogue des émojis présents dans nos téléphones. Pourtant, ces biais pourraient avoir des impacts sur la préservation de la biodiversité.

Prenez vos téléphones, parcourez le catalogue des émojis de votre système de messagerie instantanée préféré à la recherche d’une étoile de mer, d’un virus, d’une chanterelle ou d’une tortue de mer. Sauf mise à jour depuis la rédaction de cet article, votre récolte devrait être nulle. Plus largement, vous pouvez aisément remarquer que les animaux et surtout les vertébrés sont les organismes vivants les plus présents dans le catalogue. Or c’est justement le problème soulevé récemment par Gentile Francesco Ficetola, chercheur au département des sciences et politiques de l’environnement de l’université de Milan, et ses collègues. 

« On s’est rendu compte qu’il y avait beaucoup d’émojis, mais aussi, qu’il y avait beaucoup d’absents. Cela a amené une curiosité : Quels sont les biais ? Quels sont les organismes vivants surreprésentés ? Ceux qui ne le sont pas ? », se rappelle le chercheur. Dans leur étude parue en décembre 2023 dans la revue iScience, ils ont constaté que les émojis ne sont pas équitablement répartis à travers l’arbre phylogénétique du vivant. Non, au contraire, ils sont soumis à un biais : les animaux vertébrés prennent plus de place que les autres. 

Un catalogue rempli de vertébrés

Pour s’en rendre compte, les chercheurs et chercheuses ont exploré Emojipedia, une sorte d’encyclopédie en ligne des émojis disponibles. Une fois les 112 organismes répertoriés et catégorisés, ils ont pu classer ces êtres vivants du catalogue selon leur taxonomie (sont-ils des animaux, sont-ils des vertébrés, sont-ils des mammifères…) puis comparer les résultats avec la répartition réelle des organismes vivants. 

Ils ont remarqué que l’arbre de la biodiversité de ces pictogrammes différent beaucoup de celui de la biodiversité réelle. Parmi les organismes vivants, les animaux dominent dans le catalogue avec 92 apparitions, puis viennent les 16 plantes. Quant aux champignons et aux micro-organismes, ils sont largement sous-représentés, avec 1 pictogramme chacun.

Nombre d'espèces décrites par taxon par rapport aux nombres d'émojis par taxons // Source : S. Mammola, et al., Biodiversity communication in the digital era through the Emoji tree of life, iScience, 2023
Nombre d’espèces décrites par taxons par rapport aux nombres d’émojis par taxons // Source : S. Mammola, et al., Biodiversity communication in the digital era through the Emoji tree of life, iScience, 2023

Autre biais relevé par les chercheurs, les vertébrés sont les animaux majoritaires. Ils représentent 76 % des émojis disponibles, contre 16 % pour les arthropodes (fourmis, araignées, papillons…), 4 % pour les mollusques, 2 % pour les cnidaires (corail, méduse) puis 1 % pour les annélides (avec pour seul représentant un ver de terre). 

Or cela est loin de représenter la biodiversité réelle des animaux. À titre d’exemple, le nombre d’espèces décrites chez les arthropodes est supérieur à 1 300 000, quant aux mammifères c’est environ 85 000 espèces. Les chercheurs relèvent alors que le biais présenté dans le catalogue des émojis est semblable à celui des évaluations de la biodiversité, comme la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). 

Espèces d'animaux décrites par rapport aux animaux parmi les émojis et aux animaux évalués par l'UICN // Source : S. Mammola, et al., Biodiversity communication in the digital era through the Emoji tree of life, iScience, 2023
Espèces d’animaux décrites par rapport aux animaux parmi les émojis et aux animaux évalués par l’UICN // Source : S. Mammola, et al., Biodiversity communication in the digital era through the Emoji tree of life, iScience, 2023

Des règles précises pour créer un émoji

Cette inégale représentation est à lier avec la manière même dont sont choisis les émojis par le consortium Unicode, une organisation privée sans but lucratif. « Tout le monde peut proposer un nouvel émoji mais le consortium en ajoute un nombre très limité chaque année, selon des règles qui lui sont propres », prévient Célia Schneebeli, chercheuse en linguistique à l’université de Bourgogne.  Parmi ces règles — consultables ici –, il faut que l’image soit susceptible d’être fréquemment utilisée (par exemple, que ce soit un terme souvent recherché sur internet), qu’elle soit nouvelle et différente, qu’elle puisse être combinée à d’autres…

Beaucoup d’espèces iconiques de l’arbre du vivant entrent dans ces conditions. D’autant qu’« il faut aussi se rappeler que certains émojis ne servent pas que pour représenter les animaux. La tortue peut aussi désigner une personne lente, le pygargue à tête blanche est le symbole des États-Unis, etc. », souligne Gentile Francesco Ficetola. Et pour les autres taxons, « ce sont autant d’obstacles à leur apparition dans le catalogue », note Célia Schneebeli. 

Pourtant, Unicode entend combler des vides. Et on a pu le constater ces dernières années sur des questions de sociodiversité (couleurs de peau, diversité de genre, représentation du couple, métiers…). « On pourrait croire qu’ici il y a un manque à combler, ce que montre bien l’enquête. Mais Unicode veut combler symboliquement des espaces manquants et sans exhaustivité. Ils indiquent qu’il n’y a pas vocation à établir une taxonomie complète », relève Julien Pierre, chercheur en communication à l’Université de Sherbrooke (Canada). Notamment pour des questions techniques et de complexité d’utilisation.

Des émojis pour protéger la biodiversité

Pourtant, un catalogue enrichi d’organismes vivants sous-représentés pourrait avoir de réelles conséquences. « On estime qu’une meilleure communication va aider à la préservation de certains animaux », explique Gentile Francesco Ficetola. Ils écrivent dans leur étude : « Les émojis peuvent être utilisés pour encourager le soutien public des efforts de conservation, pour mettre en lumière l’urgence de la protection des espèces en danger et pour donner envie aux personnes de participer à des évènements relatifs à la biodiversité. » Et cela, peu importe la popularité de l’espèce en question. Mais, pour l’heure, aucune étude n’a testé les conséquences de l’ajout d’émojis du vivant sur la biodiversité. L’équipe annonce travailler à ce sujet dans le futur. 

« On estime qu’une meilleure communication va aider à la préservation de certains animaux »

Gentile Francesco Ficetola

En tout cas, « cela ne peut pas avoir de conséquences négatives – outre celles techniques. Mais cela peut avoir un effet positif sur la dimension symbolique. Une entité auparavant sous-représentée pourrait avoir une reconnaissance sociale parce qu’elle est désormais dotée d’une représentativité sémiotique », appuie Julien Pierre. De son côté, Célia Schneebeli prévient : « Il serait tout à fait louable de rendre disponibles des émojis qui nous permettraient de prendre en compte et afficher toute la biodiversité sur Terre, mais il n’existe pas de moyen d’accroître leur emploi par les utilisateurs. »

Des améliorations récentes

Et les chercheurs en sont conscients. Aussi, n’espèrent-ils pas un catalogue d’émojis qui respecterait à la virgule près les proportions du vivant. « Distinguer les 25 000 espèces de fourmis parmi les émojis n’aurait aucun sens, la communication doit rester immédiate. Mais nous voulons relever qu’il y a beaucoup de champignons, de plantes, d’animaux qui ne sont pas représentés et qu’on peut faire mieux pour certains groupes », tempère Gentile Francesco Ficetola. 

Note positive en tout cas, les chercheurs ont constaté une évolution du catalogue au chapitre des organismes vivants entre 2015 et 2022. Est apparu, par exemple, le premier annélide (le ver de terre) en 2020 et le premier cnidaire (le corail) en 2021. « Je pense qu’on s’est rendu compte que ces pictogrammes peuvent être utilisés pour communiquer efficacement sur la biodiversité », note le chercheur. 


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