On compte des milliers de vidéos sur YouTube, dans lesquelles des personnes réagissent à une danse, une musique ou une coupe de cheveux. Mais pourquoi ont-elles autant de succès ?

Après chaque épisode de la saison 8 de Game of Thrones, c’était devenu une petite routine. J’ouvrais YouTube, je tapais « Got reactions  » dans la barre de recherche, puis je regardais des inconnus réagir en direct à l’épisode que je venais d’achever.

Ces contenus sont ce qu’on appelle des « vidéos réactions ». Il en existe sur à peu près tous les sujets possibles (des séries, mais aussi de la musique, des danses ou même des coupes de cheveux ratées) et elles sont extrêmement populaires sur YouTube. Les plus regardées peuvent atteindre plusieurs dizaines de millions de vues, à l’image de cette vidéo dans laquelle des ados réagissent à une chanson de Nicki Minaj (31 millions de vues).

La recette des vidéos réactions est assez simple. Il suffit de pointer une caméra vers une ou plusieurs personnes et de… les faire regarder quelque chose. Ensuite, on attend qu’ils aient une réaction, quelle qu’elle soit. Les personnes qui réagissent peuvent être aussi bien des professionnels que de parfaits amateurs. Il peut s’agir d’adultes, ou d’enfants. Certaines chaînes spécialisées atteignent les 12 millions d’abonnés, à l’image de Reaction Time.

Partager les mêmes émotions, à travers un écran

Notre iconique Julien Lausson m’a avoué qu’il regardait lui aussi des vidéos réactions en rapport avec Game of Thrones. Ce sont celles de Sean TankTop, un gérant de bar qui diffusait les épisodes de la série dans son établissement, filmait les clients et partageait ces images sur sa chaîne YouTube à 238 000 abonnés. Julien le suit depuis la saison 6, « ou peut-être la 5 ».

(attention, la vidéo ci-dessous contient des spoilers sur l’épisode 3 de la saison 8)

Les miniatures sont à l’image des vidéos : les fans sont (vraiment) dans l’instant. Ils chantonnent à l’unisson le générique, plissent les sourcils, haussent les épaules, ouvrent la bouche en grand, prennent des airs estomaqués, rient ou parfois, fondent en larmes. « Je me sens connecté à eux  », avoue Julien — qui en réalité, est tellement connecté qu’il a fini par reconnaître les habitués du bar sur les vidéos, leurs visages devenant « familiers ». « Ce qui me plaît, c’est de voir que des gens partagent les mêmes émotions que moi lors dès scènes clés », ajoute-t-il.

Regarde-t-on ces vidéos pour obtenir une forme de validation de nos propres convictions ? Pour certains, il semblerait bien. Axel, 21 ans, visionne surtout des vidéos réactions sur les musiques qu’il aime. « C’est cool de pouvoir voir la réaction des gens sur des sons qu’on aime », raconte-t-il à Numerama. Il admet que ces vidéos le font «  encore plus aimer la musique ». À l’inverse, lorsqu’il déteste un morceau de musique à l’origine, cela le pousse à la détester encore plus.

Il s’agit d’un comportement tout à fait naturel. Les travaux de quelques sociologues, comme Erving Goffman, peuvent donner un éclairage là-dessus. L’une de ses théories (qui porte à l’origine sur la déviance) est de dire que nous recherchons sans cesse la validation des autres car nous craignons le discrédit et l’exclusion. Même une reconnaissance minime de ses opinions aide à se sentir un peu valorisé. Inconsciemment, c’est un peu ce que nous faisons en regardant ces vidéos. Mais il n’y a pas que cela.

Pas de filtre

Quiconque a déjà regardé des vidéos réactions mettant en scène des enfants sait que ces contenus peuvent être simplement… très drôles. Enikao, un chroniqueur et scénariste de 41 ans, raffole des formats «  kids react to [famous rock band] » (en français : des enfants réagissent aux morceaux de musique de groupes de rock populaires). En les regardant, il se demande ce que les enfants écoutent — il précise n’en avoir aucune idée, « ayant l’âge d’être leur père  » — ou comment leurs goûts évolueront.

Il raconte avoir surtout regardé celle de groupes « assez anciens » comme AC/DC ou Black Sabbath. « Quand la voix off annonce aux enfants que les groupes sont là depuis des décennies et sont encore en tournée… ils font une tête incroyable », s’amuse-t-il.

Innocents et sans-filtre, les enfants stars des vidéos réactions sont souvent d’excellents clients. « Ils sont assez attachants, ils ont des analyses frappées au sceau du bon sens », admet Enikao, qui regarde parfois des artistes regarder les enfants qui regardent leurs morceaux de musique (vous avez suivi ?).

Pour Axel, il faut avoir quelques qualités essentielles pour faire des vidéos réactions réussies. « La personnalité de la personne qui fait la vidéo est importante, dit-il. Il faut aussi quelqu’un qui ne coupe pas la vidéo d’origine toutes les 15 secondes pour parler et si possible, qui ajoute quelque chose en plus, des informations.  »

Des qualités d’expertise variables

Certains spécialistes des vidéos réactions n’ont pas de grande expertise, mais leur personnalité suffit. Reactitup (300 000 abonnés) est de ceux-là. Dans les commentaires sous ses vidéos, ses fans réécrivent ses meilleures répliques, aussi nonchalantes que drôles. Les vidéos dans lesquelles il réagit à des danses ne contiennent aucun terme technique, mais les mimiques et le bagout sont là.

D’autres mettent en revanche en avant leur expertise, à l’image de Brad Mondo, un coiffeur à 2,6 millions d’abonnés qui juge des coupes plus ou moins réussies ou de Tristan Paredes, un coach vocal.

L’exemple du coach vocal est révélateur d’un autre aspect des vidéos réactions, moins heureux : même lorsqu’ils n’ont pas été créés dans ce but au départ, certains contenus peuvent servir à discréditer ou se moquer d’une personne.

Des vidéos pour se moquer ?

Récemment, une polémique a éclaté autour du youtubeur beauté et chanteur James Charles. Il a perdu 2,5 millions d’abonnés en l’espace de 3 jours. Dans les heures suivant le début de la polémique, de nombreux internautes ont vu apparaître dans leurs suggestions des vidéos sur James Charles. Parmi elles, les vidéos de Tristan Paredes, réagissant aux performances scéniques du youtubeur.

Il a réalisé plusieurs vidéos à son sujet. La plus vue (8,1 millions de visionnages) date d’il y a 9 mois, mais elle a resurgi à la suite du scandale, comme le montrent les commentaires. Les plus populaires ont été publiés il y a seulement quelques jours et ils comprennent des références claires aux récents événements. Des internautes disent se « réjouir de sa chute  » ou admettent « être en train de regarder son nombre [d’abonnés] baisser ».

Des vidéos réactions sont faites uniquement dans le but de se moquer d’inconnus. On trouve par exemple beaucoup de contenus sur les « pires  » TikTok, dans lesquelles les vidéastes ne sont pas toujours tendres.

Et ces vidéos, publiées sur de grosses chaînes spécialisées comme Reaction Time, peuvent avoir des conséquences bien autres que des vidéos avec des enfants réagissant à une musique de rock.

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