Avez-vous partagé un de vos services de streaming avec quelqu'un ? Vous êtes loin d'être un cas isolé : cette tendance serait même particulièrement forte chez les jeunes.

C’est un comportement que nombre d’internautes ont, sans pour autant le crier sur tous les toits, de manière à ne pas attirer l’attention sur eux : le partage du mot de passe afin de permettre à d’autres personnes d’accéder à un compte payant. Ainsi, avec un seul abonnement, plusieurs internautes peuvent écouter de la musique ou voir des films et des séries TV sans avoir besoin de débourser un centime.

Le phénomène est mal quantifié mais il semble courant : chacun dans son entourage a peut-être connaissance d’un tel partage de compte payant pour profiter à l’œil de Netflix, OCS ou Amazon Video, pour ce qui est du petit et du grand écrans, ou Spotify, Deezer et Qobuz pour ce qui touche au quatrième art. Peut-être en profitez-vous vous-même ou êtes à l’origine d’un échange.

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OCS Go

Si elle est mal connue, cette pratique serait plus marquée parmi la jeune génération. Le site CNBC se fait l’écho de statistiques produites par Magid, une entreprise de recherche sur les médias, dans lesquelles il apparait que les personnes du millénaire (la fameuse génération dite « Millenial ») s’envoient plus volontiers les mots de passe pour les services de streaming que les internautes plus âgés.

Les observations de Magid indiquent par exemple que plus d’un utilisateur sur trois (35 %) de cette génération partage son mot de passe. En comparaison, la génération précédente, la « X », ne le ferait que dans 19 % des cas (moins d’un internaute sur cinq), et celle d’avant, les « baby boomers », que dans 13 %. À l’inverse, les personnes plus jeunes, de moins de 21 ans, sont concernés dans… 42 % des cas.

Le partage du mot de passe pour les sites de streaming est plus répandu chez les jeunes générations

Il semble de toute évidence y avoir un décalage entre les adolescents (mais aussi les très jeunes adultes) et les individus ayant déjà plusieurs années au compteur. Mais est-ce que cela veut dire que les jeunes ne veulent pas payer pour accéder aux catalogues culturels, parce que leur état d’esprit serait différent ? Ce serait aller un peu vite en besogne, tant d’autres facteurs sont à considérer.

D’abord, il faut observer que pour ces jeunes, il a été possible de profiter dans une large mesure d’un accès financé à travers un abonnement familial, au moins jusqu’à l’âge adulte. Même si celui prend fin à la majorité ou au moment où l’enfant prend son envol, l’on a de fait affaire à un public qui n’a pas été confronté à la nécessité de payer pour profiter des contenus culturels.

Les épisodes de la saison 2 de 13 Reasons Why // Source : Netflix

Cette façon de faire relève peut-être aussi de la relative aisance qu’ont ces jeunes gens à évoluer sur le net et, ce n’est pas à écarter, d’une certaine confusion entre ce qui peut être public et privé sur la toile, et par conséquent ce qui peut être communiqué ou non à des tiers. Évidemment, cela fait soulever quelques sourcils si l’on regarde tout ça à travers le prisme de la bonne pratique en hygiène informatique.

Enfin, il ne faut pas perdre de vue que les abonnements nécessitent, en bout de course, de verser de l’argent : même si les tarifs ne sont pas scandaleusement élevés (on ne parle que de quelques euros par mois), cela peut représenter un budget pour des personnes n’ayant pas encore des revenus fixes et / ou élevés. Et le porte-monnaie n’étant pas extensible, il y a des arbitrages à faire entre les nombreux services payants.

Du coup, il ne serait pas étonnant de voir des échanges de bons précédés : untel prête son compte Netflix, qui en retour récupère un accès à Spotify.

Quelles pertes ?

Quelles que puissent être les motivations débouchant sur ce partage, la question de son impact sur le financement des industries musicales et audiovisuelles se pose ; une question à laquelle il est toutefois difficile de répondre, puisque par nature l’évaluation du nombre de ces « passagers clandestins » est très estimative. Mais le manque à gagner se chiffrerait en centaines de millions de dollars.

L’évaluation de CNBC consiste sommairement à prendre le nombre actuel d’abonnés payants pour l’ensemble du secteur, qui s’élève à des dizaines de millions d’abonnés, et le coût d’abonnement mensuel d’un service, puis à y appliquer les taux de partage de mots de passe. Si 10 millions de comptes sont partagés avec au moins une personne et que le forfait coûte 10 euros, alors la perte serait de 100 millions.

Capture d’écran « Westworld ». HBO.

Reste que les plateformes de streaming ne semblent pas s’en offusquer outre mesure, publiquement du moins. C’est le cas pour deux d’entre elles dans le domaine de la vidéo : en 2016, réagissant à une décision judiciaire américaine qui laissait penser que le partage de mots de passe pouvait être illégal, Netflix a assuré à ses abonnés qu’ils pouvaient continuer à communiquer leur identifiants à des proches.

Quelques mois plus tôt, le patron de Netflix disait que ce n’était pas un problème et pouvait même être un levier pour conduire en définitive l’internaute à s’abonner de son côté.

Ce son de cloche a aussi été entendu deux ans avant, lorsque le patron de HBO, Richard Pleper, a déclaré : « ce n’est pas que nous l’ignorons, et nous cherchons différentes façons d’affecter le partage des mots de passe. Je vous le dis simplement : ce n’est pas un problème fondamental, et [cela] présente la marque à de plus en plus de gens, et leur donne l’occasion, espérons-le, d’en devenir dépendants ».

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