Ils sont des milliers à « taxer » Laurent Lhardit, clic après clic, sur taxe-au-giga.fr. Ce Cookie Clicker parodique simule la taxe au gigaoctet auprès de son auteur via un PDF hebergé en ligne, et révèle au passage sur quelques angles morts du texte.

« TAXER ! » Voici le bouton qu’on vous propose de marteler sur taxe-au-giga.fr, une parodie développée par l’utilisateur Lamine sur X. Chaque clic simule une visite sur le site du député socialiste Laurent Lhardit et le téléchargement de sa gazette « 1 an de mandat ». Le jeu compte 86,7 mégaoctets par visite, soit 0,00477 euro ajouté à la facture de l’élu. Il vous faudra 210 clics pour la faire grimper d’un euro.

Bienvenue sur taxe-au-giga.fr, le jeu qui a décidé de simuler la taxe au gigaoctet à celui qui l’a portée. Son slogan résume assez bien l’idée : « Une idée brillante, testée sur son auteur. »

Vendredi 30 octobre, l’Assemblée nationale a adopté par 11 voix contre 10 l’amendement du député socialiste au projet de loi de finances pour 2027. Toute entreprise qui envoie des données aux internautes français paierait 5,5 centimes par gigaoctet livré. De quoi faire bondir Xavier Niel, le fondateur de Free, qui a qualifié ses auteurs d’« ignares incompétents », et inspirer les internautes, à l’image de Christophe Boutry et de sa « facture » envoyée au député. Taxe-au-giga.fr pousse l’idée beaucoup plus loin.

De « simple contribuable » à « Gobe-Giga humain »

Si vous avez déjà perdu un après-midi (ou 746 jours) sur Cookie Clicker, ce jeu de navigateur où l’on clique sur un cookie géant pour en produire toujours plus, vous êtes en terrain connu. Ici, le cookie a simplement été remplacé par la facture d’un député.

Chaque clic sur TAXER ajoute une visite simulée sur le site de Laurent Lhardit. Un compteur jaune fait défiler le total de tous les joueurs. Dix visites suffisent pour passer de « simple contribuable » à « stagiaire du fisc ». Au million, vous voilà « Gobe-Giga humain », le grade suprême (et le gouvernement vous doit une médaille, indique le site).

Pour tenir la cadence, chaque visite rapporte une pièce à dépenser en bonus, comme dans Cookie Clicker :

  • Un « chat sur le clavier » s’assoit pile sur la touche F5,
  • un « hamster-routeur » fait tourner la box à la force des pattes,
  • une « ferme de bots » fournit des lecteurs passionnés et parfaitement fictifs.
  • La « commission à 11 contre 10 » vote des rallonges de visites à une voix près.
  • Quant au « gant de clic en or massif », il serait offert par un fournisseur de bande passante, sans aucun conflit d’intérêts (difficile de ne pas penser au fondateur de Free).
Vous avez le choix pour cliquer automatiquement sur le bouton
Vous avez le choix pour cliquer automatiquement sur le bouton. // Source : Capture d’écran

Chaque joueur reçoit un pseudo tiré au sort, qui assemble un nom et un adjectif. Au moment où nous écrivions ces lignes, le classement était mené par un « Tampon en 4K », talonné de près par un « Routeur Assermenté ». Le jeu compte déjà plus de 10 000 joueurs selon le classement.

Le premier a facturé à lui seul quelque 18 milliards d’euros au député. Un bouton génère d’ailleurs la facture en PDF, adressée à « M. Laurent Lhardit, auteur de l’amendement I-1358 » et frappée d’un « À PAYER ». Au moment de notre capture, la fausse facture totale, tous joueurs confondus, s’élevait à 534 milliards d’euros, plus de cinquante fois les 10 milliards d’euros que les auteurs de l’amendement attendent chaque année de la taxe.

La facture généré par le site
La facture générée par le site. // Source : Capture d’écran

Le meilleur gag vise Éric Coquerel. Le député insoumis a voté pour la taxe le 30 octobre, avant d’affirmer qu’il s’était trompé de bouton, alors qu’il avait cosigné un texte similaire en 2024. Le site vous invite donc à « faire comme Éric » et à voter contre la loi. Mais le bouton « contre » s’enfuit dès que votre curseur s’en approche. Si vous parvenez malgré tout à l’attraper, le site vous lâche : « Ce bouton est aussi efficace que votre député. » Le bouton « pour », lui, reste sagement immobile, à portée de clic. Appuyez dessus, et le site vous console : vous vous êtes trompé de bouton, ça arrive aux meilleurs, demandez à Éric.

Je n'ai pas réussi à voter contre, moi aussi.
Moi non plus, je n’ai pas réussi à voter contre. // Source : Capture d’écran

Le fond derrière la plaisanterie

Derrière la blague, le site pointe les limites d’un amendement déjà vivement critiqué par ceux qui devraient payer la taxe. En mode « sérieux », le site part de 500 visiteurs humains par jour sur la page du député, soit environ un millier de visites en comptant les robots, dont plus d’un tiers de robots malveillants (une part tirée du rapport annuel de l’éditeur de cybersécurité Imperva sur les bots).

Or, l’amendement ne prévoit aucune exonération, ni pour les bots, ni pour les mises à jour de sécurité, ni pour les associations. Chaque gigaoctet compte, qu’il ait été demandé par un humain ou réclamé en boucle par un script.

Le texte reste aussi flou sur le payeur. Les opérateurs devraient identifier chaque émetteur par un « numéro d’immatriculation auprès de l’IANA ». Sauf que l’IANA, qui coordonne à l’échelle mondiale les adresses IP et les numéros de réseau, n’immatricule aucune entreprise. En pratique, ils voient surtout le réseau qui livre les données, souvent un hébergeur. Octave Klaba, fondateur d’OVHcloud, évalue déjà entre 23 et 70 millions d’euros par an la note que son groupe devrait au fisc, plafond compris.

Le plafond, fixé à 15 % du chiffre d’affaires réalisé en France ou à 2 % du chiffre d’affaires mondial, épargne d’abord ceux qui n’ont pas de chiffre d’affaires. Laurent Lhardit l’a opposé à VideoLAN, l’éditeur de VLC, qui estimait sa facture à plus d’un million d’euros par an : « Cette taxe est plafonnée, et, dans votre cas, elle ne s’appliquerait pas du tout. »

Dans les faits, l’amendement ne mentionne aucune exemption pour les associations : VideoLAN resterait redevable, mais sa taxe serait plafonnée à une fraction d’un chiffre d’affaires quasi inexistant. L’association réclame justement une exemption en bonne et due forme.

Le vote sur la partie « recettes » du budget, prévu ce mardi 3 novembre, a de nouveau été reporté : il restait 758 amendements à examiner lundi soir. Les députés ont jusqu’au 17 novembre à minuit pour se prononcer sur l’ensemble du budget en première lecture. Si la partie « recettes » est rejetée, une issue que LCP juge plus que probable, le Sénat examinera la version initiale du gouvernement, sans la taxe au gigaoctet.

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