En tombant sur un tweet célébrant l’achat d’une licence WinRAR, j’ai cru tenir le scoop du siècle. La réalité est très différente mais assez drôle : j’ai découvert une communauté de repentis désireux de régler leur dette morale.

On a tous en tête certains moments de l’histoire où le monde bascule. La chute du mur de Berlin, l’arrivée des Américains sur la Lune, le coup de tête de Zidane en finale de la Coupe du monde… eh bien, j’ai cru revivre un moment de cette intensité ce matin en ouvrant X, en croisant un message que le réseau social m’avait proposé sur la page « Pour vous ».

Le tweet en question venait du compte officiel de WinRAR. Un internaute du nom de Ramon créait la surprise en partageant une capture d’écran annonçant l’impensable : il venait d’acheter la licence du logiciel !

De quoi déclencher une réaction du community manager de WinRAR : « On s’est fait payer… ENCORE ! On va essayer de ne pas laisser tout cet argent nous monter à la tête ! »

Source : Capture d'écran
Source : Capture d’écran

Le tweet, en outre, a été particulièrement viral : plus de 122 000 likes, 6 000 retweets au compteur, mais aussi de nombreux commentaires (près de 700 au moment de la consultation du message). Le message m’a fait beaucoup rire et je l’ai immédiatement partagé à mes collègues : Quelqu’un. Avait. Payé. WinRAR !

Le mythe des 40 jours d’essai… et une blague sur Internet

Pour saisir la raison pour laquelle mon sang n’a fait qu’un tour, un rappel est peut-être nécessaire : il existe une blague sur Internet qui dit que personne n’a jamais payé la licence de WinRAR. En effet, ce logiciel de compression a toujours prévu une période d’essai de 40 jours pour permettre au public de découvrir le logiciel et, à la fin, de l’acheter.

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Quelques mèmes sur WinRAR. // Source : 9gagger

Or, il s’avère que cette période d’essai peut être prolongée à l’infini. Certes, il y a une fenêtre surgissante qui vous supplie presque de payer la licence, dès que l’on ouvre une archive compressée, après ces 40 jours. Mais tout le monde a bien saisi comment contourner ce désagrément et refermer cette pop-up — sans considération aucune pour l’entreprise.

Source : Winrar
Force à WinRAR. // Source : Winrar

En voyant ce tweet, je pensais avoir affaire à un grand chambardement. À la fin d’une mythologie dont les racines plongent dans les années 2000. Je me voyais déjà écrire dessus. Un doute, cependant, s’est interposé entre mes doigts et le clavier. Comment ça, « Encore » ? Que venait donc faire cet adverbe de temps dans ce récit ?

Par acquit de conscience, j’ai cliqué sur le profil de la marque pour passer en revue les derniers tweets. Après tout, peut-être que Ramon avait juste été précédé par un autre internaute soudainement pris d’un quelconque remords.

Source : Orwell & Goode
Real deal. // Source : Orwell & Goode

Le grand confessionnal d’Internet

En scrollant le fil de WinRAR, j’ai dû me rendre à l’évidence : mon « événement historique » n’était pour ainsi dire qu’une banale journée de bureau pour la société. Contre toute attente, et à ma grande stupeur, des gens achètent la licence WinRAR, et depuis un petit moment. C’est même devenu une espèce de tendance.

Et cela m’a fait réaliser quelque chose : le compte X de la marque a pris des airs de confessionnel à ciel ouvert. Un lieu de rédemption où des dizaines d’internautes anonymes viennent en somme chercher l’absolution auprès de WinRAR, en mentionnant directement le compte. Car en parcourant toutes les justifications de ces acheteurs tardifs, on finit par se dire que le sujet n’a plus grand-chose à voir avec l’informatique. Il s’agit de soulager sa conscience.

Il y a d’abord ceux qui fuient les huissiers de leur propre « dette morale ». C’est d’ailleurs l’expression qui revient le plus souvent dans les messages adressés à l’éditeur. Fin mai, un certain Sergio a par exemple annoncé très solennellement que le grand jour était venu et qu’il avait enfin réglé cette fameuse dette. Un immense soulagement qui semble partagé par d’autres utilisateurs, comme Eclipse ou Doom of the Undying. Dans leurs tweets respectifs, eux aussi clament à la face du monde, apparemment libérés d’un poids immense, qu’ils ont enfin « payé leur dette ».

Source : Capture d'écran
Source : Capture d’écran

Mais il y a plus savoureux encore : les nostalgiques illogiques. La palme revient sans doute à un internaute répondant au pseudonyme de Nobody. En avril, il a fièrement publié une capture d’écran de sa licence validée, tout en y apportant une précision ubuesque. Il explique en effet que bien qu’il soit « totalement passé chez 7zip » — un logiciel concurrent et gratuit —, il pensait qu’il était temps de payer pour ses « années d’utilisation pendant l’enfance ». Il a donc littéralement sorti la carte bleue pour rémunérer un programme qu’il n’utilise même plus sur son ordinateur.

Source : Capture d'écran
Source : Capture d’écran

Et puis, on trouve les dinosaures, ceux qui ont fait preuve d’une patience à toute épreuve avant de passer à la caisse. Mention spéciale à Dynahmix, qui a estimé aux alentours de Noël qu’après avoir utilisé « un produit d’une telle supériorité pendant trente ans », il était grand temps de sauter le pas. Comme quoi, il vaut mieux tard que jamais.

Source : Capture d'écran
Source : Capture d’écran

Le community manager joue carrément la carte du nécessiteux

Face à cette vague de philanthropie drôle et absurde, le community manager de WinRAR a su flairer l’opportunité marketing. Loin du ton froid ou institutionnel que l’on attendrait d’un éditeur de logiciels, il a décidé de répondre sur le même ton de la blague. Ainsi, il joue à fond la carte de l’entreprise nécessiteuse qui s’émerveille au moindre billet de banque.

Chaque validation de licence devient ainsi un événement majeur sur le profil de l’entreprise, pour ne pas dire historique. « On a enfin été payés ! » lâche le compte officiel à un acheteur, à grand renfort d’émojis. « Joyeux Noël à nous ! » répond-il à un autre. L’animateur de la page s’amuse même à secouer le reste de sa communauté en brandissant ces bons élèves en exemple.

Source : 9GAGGER
Ils sont même plusieurs ! Source : 9GAGGER

Lorsqu’un énième repenti se manifeste, WinRAR n’hésite pas à glisser un petit message subliminal pour les autres : « Sergio a réglé sa dette. Peut-être que d’autres pourraient nous rembourser aussi ? » Mine de rien, la marque a même officialisé la création d’un « club de l’élite des membres WinRAR », qu’elle brandit comme une distinction honorifique suprême.

En fin de compte, ce que je croyais être une grande première a fait long feu. Mais cette fausse impression initiale a révélé une tendance beaucoup plus rigolote : WinRAR a réussi un tour de force en transformant l’achat de sa licence en un événement presque communautaire, une sorte de « flex » entre les Vrais et les autres.

Et rien que pour saluer la beauté de cette stratégie et le génie de ce community manager, je serais presque tenté d’aller, moi aussi, sortir ma carte bancaire pour régler ma dette morale demain matin. Presque.

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