Comme une traînée de poudre qui n'attendait qu'une étincelle, un rapport secret et non-vérifié publié par BuzzFeed prétend mettre en lumière les liens entre Trump et le Kremlin. Mais en dehors du buzz et des conclusions rapides, que doit-on comprendre et retenir de ce document ?

Il faut reconnaître qu’entre les pratiques sexuelles et les accusations de piratage informatique organisé, le document BuzzFeed ne fait pas dans la dentelle. Et forcément, des phrases et des mots aussi crus que violents font et défont les unes américaines et surtout les réseaux sociaux. Alors que la campagne présidentielle américaine a été rythmée par des révélations sur le camp Clinton, la roue semble enfin tourner pour les soutiens des démocrates — ils ont enfin leur leak contre Trump.

Le choix de publier ce document non authentifié est vivement critiqué

Et pas moins malin que le président élu, ses ennemis s’en servent déjà comme lui se servait des leaks du DNC et de l’affaire des mails de la candidate Hillary Clinton. Dent pour dent, œil pour œil, comme le résume la sainte expression. Pourtant, en dehors du vacarme, ce document ainsi que la publication qu’en a fait BuzzFeed News posent de multiples questions.

donald-trump
CC Gage Skidmore

Par nature, le document est non vérifié, et bien qu’il ne soit pas impossible qu’un jour, une rédaction parvienne à en donner une lecture juste et précise, aujourd’hui, il s’agit encore d’un brûlot dont on ne peut tirer aucune véritable conclusion. Et c’est bien le problème du choix de BuzzFeed que de nombreux journalistes américains critiquent déjà.

Le site d’informations américain n’aurait pas pris les précautions nécessaire à la publication d’un tel document. Pour leur défense, les journalistes du média estiment que « la publication de ce dossier reflète la manière dont nous voyons le travail d’investigation en 2017. » Derrière cette phrase envoyée par Ben Smith, rédacteur en chef de BuzzFeed à son staff, nous distinguons mal la position du média. Car si M. Smith note que ses journalistes donnent certains éléments qui permettent de remettre en doute les accusations contenues par le document, il admet également en creux que le travail de vérification et d’explications nécessaire à la publication d’un tel document n’a pas été entièrement fait.

Et nous pouvons comprendre pourquoi le temps joue contre BuzzFeed. Comme l’explique le très sérieux LawFare Blog, de nombreux médias avaient le fameux document depuis de nombreuses semaines, comme BuzzFeed, mais ont tous choisi de ne pas utiliser une source aussi peu fiable sans prendre le temps de l’investigation. D’autant que les marges du journaliste pour prouver que les Russes détiennent bien une sex-tape de M. Trump sont plus que faibles. Pour la presse américaine, ce travail aurait du être fait pour que nous ne vivions pas un épisode finalement très similaire au piratage du DNC.

En France, nous connaissons le théorème Pasqua sur les affaires — même s’il y a peu de chances que ce soit Charles Pasqua qui ait vraiment inventé ce proccessus  : « Quand on est emmerdé par une affaire, il faut susciter une affaire dans l’affaire… ». Or, si l’idée a maintes fois été reprise c’est qu’elle semble cristalliser une vérité sur la formation de l’opinion, plus une affaire va être à tiroirs, avec des développements annexes et des enjeux contradictoires, moins elle ne pourra être comprise et la responsabilité de celle-ci va se diluer entre des dizaines de protagonistes. Et c’est précisément le type de réactions que l’on a pu observer pendant le piratage du DNC : d’une affaire avec un seul leak, il y a eu une multitudes de répercussions et de ramifications de l’affaire.

L’autre côté du web s’est mis à shit-poster

Les « médias » à la solde de Trump ont ainsi trouvé dans le moment médiatique du leak, l’occasion d’enchaîner les conclusions les plus absurdes sur les documents : ici, le hack du DNC permettait de lier Clinton à l’État Islamique et à des kidnappeurs d’enfants.

En somme, un hack illisible pour la plupart des citoyens est d’abord l’occasion parfaite pour la rumeur. Et c’est bien ce que la presse américaine reproche à à BuzzFeed, de faire du Wikileaks — les termes sont proches quand M. Smith parle de transparence — sans avoir retenu la leçon du 8 novembre dernier. La transparence brute est par nature ni neutre, ni un acte pédagogique pour une démocratie : la transparence est, ici, une excuse pour soutenir une défiance généralisée.

Et les réseaux sociaux en ont amplement profité pour vaquer à leurs accusations systématiques et leur jeu de surprises, avec une certaine ironie. Cette fois-ci, ce n’était pas le web de Trump qui shit-postait mais l’autre côté du web, celui qui n’avait pas eu l’occasion d’avoir un leak sur lequel capitaliser. L’accusation peut sembler violente, mais comment ne pas voir le plaisir non-dissimulé qu’ont pris certains internautes à évoquer les épisodes mentionnant les golden showers et les prostituées.

Le problème, c’est que le document aussi sérieux qu’il puisse être, n’est à l’heure actuelle aucunement vérifié. En somme, si ce n’est pas une fake news, comme le prétend Donald Trump,– le fait que le document existe et qu’il ait été produit par un ancien agent du MI6  est une vraie information — ce n’est pas pour autant une investigation. Ces quelques éléments clarifiés, nous souhaitons donc reprendre en quelques questions les enjeux réels liés à ce document.

1 — Comment l’affaire du leak a-t-elle commencé ?

Nous sommes le mardi 10 janvier, à la veille de la première conférence de presse du président élu lorsque CNN évoque pour la première fois l’existence du document. Le média explique que le président élu a reçu les chefs du renseignement américain qui ont souhaité lui remettre le mémo écrit sur ses liens avec la Russie. Si les services de renseignement prennent la peine de donner au président élu le fameux rapport ce n’est pas parce qu’il provient de leurs services ou même qu’il est classifié, mais seulement parce que tout Washington l’a déjà, du FBI à la Maison Blanche en passant par toutes les grandes rédactions. Et la menace qui pèse sur les renseignements est seulement que Donald Trump apprenne l’existence du document par d’autres sources.

C’est donc lors du fameux briefing entre Trump et les services secrets sur le rôle de la Russie dans la campagne présidentielle que le président élu s’est vu remettre le mémo, en plus des conclusions des services secrets américains sur l’attaque du DNC.

Pourtant, si l’on remonte le temps jusqu’à l’élection, le document est déjà évoqué une semaine avant le 8 novembre par le journal d’investigation Mother Jones. Pour David Corn, dès le 31 octobre, le document est déjà un sujet d’actualité. Il écrit : « Un espion vétéran a donné au FBI des informations montrant les opérations russes pour aider Donald Trump »

James Comey, directeur du FBI
James Comey, directeur du FBI

Déjà, le document est dans la nature et James Comey, directeur du FBI, l’a eu entre les mains. Selon le Guardian, c’est en décembre que l’affaire revient sur le tapis à cause du sénateur et ancien candidat républicain John McCain qui, envoie également à James Comey une copie du mémo. Sans savoir que celui-ci l’a déjà. Néanmoins, la chronologie choisie par McCain pour lier le FBI à l’affaire est plutôt intéressante puisque c’est également après l’élection que le sénateur a commencé à appeler à une vaste enquête sur le rôle de la Russie dans l’élection de Trump. Pour le sénateur, cela semble être un moyen de montrer la division du camp républicain sur la question russe.

C’est finalement, plusieurs mois après le début de cette enquête menée cet été par un ancien du MI6 pour des intérêts privés, que Donald Trump lui-même a été être confronté au document. Le problème de celui-ci étant que la plupart des accusations qu’il porte n’ont pas pu être vérifiées par la presse depuis et que le FBI dit enquêter dessus, sans donner aucun gage sur l’avancement de son enquête. En somme, le document fait parler tout Washington, mais il reste pour le moment un mystère.

2 — Pourquoi les réseaux-sociaux s’emballent-ils autant ?

Comme nous l’évoquions plus haut, l’affaire a un air de famille lointain mais réel avec l’attaque du camp démocrate. Et on retrouve les mêmes réactions sur les réseaux sociaux qu’après les révélations de Wikileaks. Seulement, cette fois-ci, le leak ne concerne pas Hillary Clinton, mais le président élu.

Or, ce dernier n’étant pas le vainqueur du vote populaire, ni une personnalité particulièrement consensuelle : l’emballement de ses détracteurs est multiplié par le nombre de personnes qui souhaitent, du plus profond de leur cœur, lire noir sur blanc, que Donald Trump est l’affreux personnage qu’ils s’imaginent — et qu’il est par bien des points. Reste qu’il y a à nouveau dans cette affaire une question de biais et de bulles de filtrage.

giphy-3

Coïncidence ou non, le Président Obama lui-même avertissait contre le danger que de tels comportements faisaient encourir à la démocratie lors de son dernier discours à Chicago. On imagine que M. Obama ne ciblait pas particulièrement les contempteurs du président élu mais il dit : « [les américains] n’acceptent plus que  l’information – qu’elle soit vraie ou fausse – qui conforte leur opinion.  »

Et c’est peut-être là tout l’enjeu de l’affaire de ce document, qui pour le moment n’a pas grande valeur mais qui permet une catharsis collective après avoir passé plusieurs mois de campagne durant lesquels, seule Mme Clinton était la cible des leaks.

3 — Est-ce un document authentique ?

Selon les informations dont dispose la presse internationale et l’évidence que le document est pris au sérieux par les renseignements, on peut estimer que le document est authentique.

Mais son authenticité n’en fait pas un gage de vérité : elle permet de mieux comprendre d’où vient le mémo, par qui il a été écrit et dans quel but. Premièrement, selon le Guardian, mais aussi pour Mother Jones, le mémo a été écrit et produit par un ancien agent du MI6, qui avec ses propres méthodes a réussi à développer sa propre enquête en-dehors des circuits d’espionnage traditionnels. Son travail comme sa mission n’ont en aucun cas été le fruit d’une décision d’un État. Il est encore difficile d’établir qui a financé le travail de l’espion, mais ce sont des fonds privés qui ont participé à rendre possible cette investigation.

C’est seulement un rapport fait par un privé dans le cadre d’une investigation privée

Par ailleurs le document n’est pas classifié : ce qui signifie qu’il n’est pas considéré comme un document des services secrets américains. C’est à l’heure actuelle seulement un rapport fait par un privé dans le cadre d’une investigation privée.

L’enquête menée cet été avait comme objectif de démontrer que la Russie n’était pas seulement en train d’essayer de peser sur les élections américaines mais qu’elle était également en train de réunir des preuves compromettantes à l’égard des candidats. Or, le propos de l’espion est de montrer que le Kremlin détient des documents plus embarrassants à l’égard de Trump qu’à l’encontre de Hillary Clinton mais que les services russes ont délibérément choisi de ne dévoiler que les leaks sur les démocrates.

4 — Pourquoi BuzzFeed l’a publié ?

Le choix de BuzzFeed est principalement motivé par la temporalité politique. Alors que doit se tenir ce mercredi la première conférence de presse du président élu et que CNN a officiellement évoqué l’existence du document, le média a décidé d’aller jusqu’au bout de sa démarche en évoquant non seulement le mémo, mais également en le publiant dans son intégralité.

Ainsi, le média s’assure une reconnaissance publique du document et une prise de conscience collective. Car derrière la démarche de BuzzFeed et M. Smith, on imagine qu’il y a la volonté de rendre aux internautes la capacité de se faire leur propre opinion sur les accusations, et — s’ils en ont les moyens — de mener leur propre investigation.

Néanmoins, cette démarche semble plutôt contre-productive et ne semble pas mener à un grand mouvement d’élévation du débat mais plutôt à une drôle de mélange d’accusations infondées et de suspicions généralisées. Ce qui ne semble pas être le propre d’un travail journalistique mené à bien. Erik Wemple, du Washington Post, ne mâche par ailleurs pas ses mots pour dénoncer la position de BuzzFeed qu’il qualifie de ridicule. 

Le journaliste explique à propos de la démarche du média : « Pour sa défense, BuzzFeed met en évidence que les « allégations sont non-vérifiées, et le document contient des erreurs. » En réalité, cet avertissement vient dans le sous-titre. Mais ceci dit, l’article de BuzzFeed  indique que ses motivations pour la publication des allégations sont les suivantes : « Maintenant BuzzFeed News publie l’intégralité du document pour que les Américains puissent se faire leur propre avis sur les allégations à propos du président élu qui ont circulé dans les plus hautes sphères du gouvernement américain. »  » Et comme le souligne M. Wemple, les Américains comme tous les citoyens du monde entier peuvent seulement se faire leur propre avis s’ils construisent leurs propres agences de renseignements.  »

Or il semble que cela soit là tout le conflit entre la vision de BuzzFeed et des médias américains plus traditionnels : d’un côté, BuzzFeed pense qu’effectivement les Américains, en tant qu’internautes et acteurs du débat, sont en mesure de se faire leur propre avis quand du côté de CNN, du WaPo ou du NYT, on estime que seule une investigation peut fournir aux Américains un document précis sur la question. La nuance est considérable et permet de mieux comprendre la phrase du rédacteur en chef de BuzzFeed sur sa «  vision de l’investigation en 2017. »

5 — Quelles conséquences politiques attendre d’un tel leak ?

Il faut s’attendre à voir le scandale retomber tant que des preuves ne seront pas avancées à propos du document. Néanmoins, il est déterminant de noter qu’encore une fois, la suspicion des élus républicains à l’égard de Trump atteint des sommets. Et la question russe continue d’être le principal clivage entre le président élu et ses parlementaires.

Lorsque McCain remet au FBI le document en question, et promet l’ouverture d’une enquête parlementaire sur les liens entre Moscou et le 8 novembre, ce n’est pas seulement un acte de défiance mais une vraie remise en question de la légitimité de Donald Trump. Une opération délicate pour les parlementaires républicains qui espèrent certainement établir ainsi un rapport de force face au président élu. McCain a par ailleurs été rejoint par d’autres républicains qui trouvent là un moyen d’attaquer Trump. Ainsi sur Twitter, Evan McMullin, ex-candidat républicain à la présidentielle et ancien agent de la CIA prétend que le document explique sans doute « la défense continuelle par Trump de la Russie et son adoration pour Poutine ».

Les premières conséquences de la publication se trouveront donc certainement dans la première conférence de presse de Donald Trump puis, dans la validation ou non, des allégations portées par le mémo mystérieux. L’affaire est donc loin d’être terminée.

Mais à quel prix pour l’opinion publique qui se retrouve à nouveau prise au piège au milieu d’une affaire aussi complexe qu’insaisissable, manquant de preuves et de modération ? Drôle d’époque pour la vérité.

Partager sur les réseaux sociaux