La France ratifie un traité de protection des DRM vieux de 12 ans
Guillaume Champeau - publié le Mardi 08 Avril 2008 à 13h09 - posté dans Société 2.0
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L'Assemblée nationale doit voter mercredi un projet de loi autorisant la ratification d'un traité de l'Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle de 1996, à l'origine de la loi DADVSI. Sans incidence juridique réelle, la ratification de ce traité vieux de plus de dix ans est surtout un symbole de l'extraordinaire complexité des mécanismes juridiques internationaux, qui enferment le droit d'auteur dans des dogmes très difficiles à faire évoluer vers des visions plus souples et adaptées aux pratiques du 21ème siècle.

En matière de législation sur le droit d'auteur, la marge de manoeuvre des députés est réduite à peau de chagrin. Mercredi, l'Assemblée nationale se transformera à nouveau en simple chambre d'enregistrement pour voter le projet de loi autorisant la ratification du traité de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) sur les interprétations et exécutions et les phonogrammes, adopté en 1996. Sans aucune incidence sur le droit français, il s'agit en fait de l'aboutissement d'un jeu de poupées russes qui rend toute modification de la protection du droit d'auteur extrêmement complexe à mettre en oeuvre. Jugez plutôt.

Le traité de 1996 qui protège les intérêts des producteurs et des artistes-interprètes (tous deux titulaires de "droits voisins") vient compléter un arsenal législatif international déjà complet, et complexe. Il s'ajoute aux conventions de Berne (1886), de Genève (1952), de Rome (1961),  et à l'accord ADPIC régi par l'Organisation Mondiale du Commerce de 1994. Comme si cela ne suffisait pas, il y a en fait deux traités de l'OMPI signés en 1996. L'un touche aux droit des auteurs, et l'autre aux droits voisins. Chacun des traités complète ou précise les précédents, sans jamais tout à fait les remplacer et surtout sans jamais les annuler. L'imbrication de toutes ces conventions internationales est extrêmement subtile, et il faut en plus y ajouter des considérations politiques pour comprendre ces imbrications. Les traités de 1996 ont en effet été conduits par l'Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle, une organisation des Nations Unis, essentiellement pour ne pas laisser l'OMC diriger le droit d'auteur sous l'influence américaine. Exceptées quelques dispositions, les traités de 1996 sont pour l'essentiel des copier-coller des traités de l'OMC.

L'accord OMPI de 1996 sur les droits voisins avait été négocié et signé par la Communauté Européenne le 20 décembre 1996. La France, disciplinée, a elle-même signé le traité le 9 octobre 1997. Depuis, Bruxelles a transposé le traité dans sa directive européenne EUCD du 22 mai 2001, qui engageait les Etats membres, et la France a fini par la transcrire en droit national dans sa loi DADVSI de 2006. Depuis la signature des accords, il s'était donc écoulé plus de 10 ans entre la phase de négociation par les diplomates européens pressés par les lobbys culturels, et l'entrée en vigueur en droit français des dispositions du traité.

Défaire les poupées russes pour changer de droit d'auteur

Or en 10 ans, le paysage a énormément changé. Napster a fait son entrée, l'internet s'est développé jusqu'à l'émergence du "web 2.0", et les DRM ont prouvé leur totale inefficacité, au point qu'ils sont aujourd'hui rangés au placard, au moins pour la musique. L'open-source et les licences libres sur les oeuvres, aussi, se sont développés. Plus que jamais, il semble urgent de modifier la loi dans un sens qui assouplie les dispositions relatives au droit d'auteur et aux droits voisins, et qui permet un développement plus sûr des systèmes d'échange culturel et des licences libres. Les voix qui demandent une réduction de la durée de protection des oeuvres s'élèvent, et les appels à la licence globale commencent enfin à résonner après quelques années d'hésitation.

Or, l'imbrication des traités internationaux interdit de modifier simplement les lois nationales sur le droit d'auteur. Cette imbrication est une assurance de long terme pour les industries culturelles, qui ne s'y trompent pas.

"La ratification de ces Traités n'a pas vocation à changer l'état de notre droit positif étant donné que les principales dispositions de ces deux conventions ont été intégrées dans la directive droit d'auteur, droits voisins dans la société de l'information du 22 mai 2001 puis transposées, dans notre droit interne, avec l'adoption de la loi DADVSI du 1er août 2006", nous rappelle David El Sayegh, directeur juridique du Syndicat National de l'Edition Phonographique (SNEP). "Pour permettre sa ratification, il était nécessaire que les dispositions de notre droit interne soient en conformité avec celui-ci. Ce qui explique que le législateur a d'abord transposé la directive du 22 mai 2001 et par la suite ratifié ledit traité".

Pour modifier la loi DADVSI qui protège les DRM et pénalise leur contournement, et alléger la protection du droit d'auteur dans un sens plus favorable au développement des échanges culturels, il faudra d'abord renégocier avec les Etats membres sur la directive européenne de 2001. Ce qui ne pourra pas être fait sans renégocier avec les Etats signataires le traité OMPI de 1996. Ce qui ne pourra pas être fait sans renégocier l'ADPIC de 1994. Ce qui ne pourra pas être fait sans renégocier la convention de Rome de 1996. Ce qui ne pourra pas être fait sans renégocier la Convention de Berne de 1886.

Il serait grand temps de commencer.

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Droit d'auteur, Politique
 
 
8 commentaire(s)
 
bile666
Le 08 Avril 2008 à 13h29
Personnellement, je ne vois pas comment la ratification d'un traité international pourrait empêcher toute modification future d'une loi nationale. La base légale qui régit un pays reste la constitution et celle-ci est modifiable en Suisse par son peuple. C'est peut-être une vision toute Helvétique de la politique et de la démocratie....

N'oublions pas que le droit d'auteur n'est rien d'autre qu'un ensemble d'avantages (garanties etc..) octroyés par le peuple aux auteurs (pour résumé). Ce ne sont pas les auteurs qui décident ce qui composent ce droit mais bien le peuple... enfin ca devrait être ainsi sauf que comme partout l'industrie a infiltré le peuple en faisant du lobying auprès des élus. C'est là que se trouve le problème.

patbe
Le 08 Avril 2008 à 14h06
 
cela doit être directive, non ?
tomy13
Le 08 Avril 2008 à 14h44
Le très gros problème dans tout ça que ce n’a de "traité" que le nom car un traité est négocié entre les parties en principe, la c’est plié d’avance par un alignement systématique, ou plutôt une adaptation de nos propres lois pour que ça colle au traité. Le monde a l’envers encore une fois de plus, ou plus trivialement : baisser sa culotte.
xaxa
Le 09 Avril 2008 à 11h28
 


Juste en passant, non ce n'est pas une position helvétique.

Quelque soit le pays, c'est la constitution qui définit les lois de plus haut niveau. Viennent ensuite les traités internationaux puis les lois nationales.
Cette hiérarchie est immuable, puisque la constitution définit la nation, et donc le cadre juridique permettant de signer des traités et d'écrire des lois ordinaires.

Lorsqu'un traité vient en contradiction d'une loi constitutionnelle, la nation doit soit refuser le traité (qui est inapplicable puisque non constitutionnel) ou amender la constitution, ce qui nécessite le vote, en France, du Parlement au grand complet (assemblée + sénat) réunit en congrès. Idem en Suisse. Si un traité est inconstitutionnel, il faut soit ne pas le ratifier, soit amender la constitution. La différence, c'est qu'en Suisse il me semble obligatoire de passer par une votation, donc un référendum.


Ensuite, un traité ratifié (parce que s'il n'est pas ratifié, il ne s'applique pas) vient empêcher la modification d'une loi dite ordinaire (ie : non constitutionnelle) en limitant les possibilités de toute nouvelle loi. En effet, toute loi de niveau inférieure à celui des traités doit respecter ces traités, donc ne pas les contredire, sous peine d'être déclarée nulle. C'est ce qui a valu, récemment, l'invalidation en justice de lois du Code du Travail contraire aux traités internationaux ratifiés par la France (Cf OIT).

godvicien
Le 10 Avril 2008 à 09h53


Mais alors si les traités internationaux sont au dessus des lois nationales, ils doivent être signés par l'assemblée nationale qui représente seule le peuple.

Or il me semble que c'est le gouvernement qui signe les traités internationaux. Donc le gouvernement s'octroie un pouvoir clairement supérieur à celui de l'assemblée nationale puisqu'une fois un traité signé par le gouvernement l'assemblée nationale n'a d'autre choix que de le ratifier sans en discuter le fond comme pour toute loi nationale.

Il y a là clairement un problème démocratique de fond !!

La France n'est elle qu'une demie-démocratie ?
xaxa
Le 14 Avril 2008 à 09h45
 


C'est bien pour cela que les traités sont ratifiés par le parlement (qui signifie par là son acceptation), ce qui nécessite parfois une adaptation de la constitution pour que le traité ne soit pas inapplicable. On ne parle pas de ce processus, sauf quand le traité concerne l'Europe, mais il est commun à tous les traités internationaux : négociation, accord, signature, ratification, et enfin, parfois, adaptation de la loi nationale pour la mettre en conformité avec les lois de niveau supérieur.
Natasha
Le 14 Avril 2008 à 14h22
Ci-dessous le compte-rendu de séance sur le site de L'AN :





Ca a été vite bouclé ! ! !
Hybrid ...
Le 14 Avril 2008 à 19h47
Petit extrait :
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