Appliquant la décision judiciaire du 4 juillet dernier, Mediapart a censuré cette semaine ses 72 articles qui exploitaient les enregistrements sonores clandestins réalisés au domicile de Liliane Bettencourt, qui révélaient de possibles abus de faiblesse contre la milliardaire. Mais les articles sont largement diffusés ailleurs, y compris sur les sites d'autres médias.

Patrice de Maistre, l'ancien gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, ayant demandé l'exécution de la décision de la Cour d'appel de Versailles, Mediapart a dû procéder lundi soir à la suppression de 72 articles dans lesquels étaient cités des extraits des enregistrements sonores clandestins qui sont au coeur de l'affaire Bettencourt. Il a également supprimé tous les contenus multimédia qu'il avait créés à partir des enregistrements, y compris ceux diffusés sur Dailymotion.

Mis en examen pour abus de faiblesse, blanchiment, escroquerie, complicité et recel d'escroquerie, abus de confiance, complicité et recel d'abus de confiance, abus de biens sociaux, complicité et recel d'abus de bien sociaux, et trafic d’influence actif, M. de Maitre a pu obtenir que soit mise sous silence la pièce maîtresse qui explique un tel déferlement judiciaire. Lequel éclabousse jusqu'à Nicolas Sarkozy, mis en examen pour abus de faiblesse.

"À travers Mediapart, journal numérique, indépendant et participatif, ce sont les impatiences démocratiques portées par la révolution d’Internet que les magistrats versaillais ont voulu sanctionner", analyse Edwy Plenel, le fondateur de Mediapart, qui dénonce une "justice injuste". "Ils se sont faits les juges aveugles et dévoués de ce monde d’en haut, crispé sur ses avoirs et inquiet pour ses lendemains, qui regarde, effaré, l’appropriation citoyenne des instruments et des techniques numériques comme une hydre malfaisante et prolifique, dangereuse pour l’ordre établi".

Dès le jour-même de l'annonce de la censure à venir, un mouvement de solidarité s'était créé pour assurer une visibilité continue aux articles censurés. BitTorrent a été mis au service pour la diffusion des archives de Mediapart, mais surtout la presse elle-même s'est mue en rébellion, comme le souligne Arrêt sur Images, qui a lui-même mis en ligne l'intégralité des articles supprimés. Rue89 a choisi de diffuser les articles, tout comme Reporters sans Frontières, à travers son site WeFightCensorship, qui n'aura jamais été aussi bien nommé. L'Express, Libération, Marianne et Le Nouvel Observateur pourraient suivre le mouvement. Entre autres miroirs, Reflets.info propose aussi une archive intégrale. S'il veut toujours censurer, Patrice de Maistre devra exercer une action contre chacun d'entre eux, et risquer de rendre plus populaire encore ce qu'il veut taire.

"S’il fallait démontrer qu’en matière d’information à l’heure du numérique, la loi, ses énoncés parfois et son application souvent, sont désormais en retard sur le droit, les juges versaillais l’auront permis, et cela restera comme leur grand mérite", se félicite Edwy Plenel.

Reste, néanmoins, que l'effet Streisand ne peut s'appliquer qu'aux articles déjà écrits, déjà publiés, qui sont désormais censurés. Le principal problème de la censure imposée par Versailles concerne les articles que Mediapart ne pourra plus écrire. Il ne pourra plus expliquer les dénouements judiciaires de l'affaire Bettencourt en utilisant les retranscriptions des enregistrements pour les mettre en contexte. 

Ce sera désormais à la Cour de cassation de dire si le respect le plus strict de la vie privée doit primer sur le droit à l'information, même lorsqu'il sert de cache-sexe pour masquer des violations de la loi. "Mediapart ira s'il le faut devant la Cour européenne des droits de l'homme", prévient déjà le journal. "Décision après décision, cette instance suprême a élargi le droit à l'information, avec trois maîtres mots : légalité, nécessité et proportionnalité".

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