Depuis plusieurs mois, l'expression "mariage gay" a supplanté "mariage homosexuel" sur les moteurs de recherche. La presse, elle aussi, utilise largement un terme pourtant réprouvé par les communautés LGBT. Oeuf ou poule ? Difficile à dire. Mais le SEO pourrait avoir son importance dans un choix de vocabulaire qui n'est pas neutre dans la portée du débat...

Dans les débats législatifs, à défaut d'avoir une influence juridique, les mots ont un sens politique. Nous l'avions vu lorsqu'avec la loi LOPPSI, l'ancien gouvernement a supprimé dans tous les textes de loi l'ensemble des occurrences du mot "vidéosurveillance", pour les remplacer par le mot "vidéoprotection". Cette substitution linguistique n'avait absolument aucun intérêt, si ce n'est d'utiliser la langue pour induire subtilement l'idée que les caméras vidéos qui les filment protégeraient les citoyens, alors qu'elles les surveillent.

La politique se nourrit quotidiennement des batailles de vocabulaire. L'un parle de "rigueur" lorsque l'autre parle de "bonne gestion", de "couac" plutôt que "diversité des points de vue", d'un "acte 2 de l'exception culturelle" plutôt que d'une "loi Hadopi 3 contre le piratage", d'une "baisse tendancielle de l'augmentation du nombre de chômeurs" pour ne dire que "le chômage continue d'augmenter", etc., etc.

Le débat sur la loi instaurant le mariage pour tous n'est pas épargné par la guerre des mots. Faut-il dire "mariage pour tous", "mariage homosexuel", "mariage gay"… ou encore autre chose ? Et qu'implique le choix des mots ?

Dans un article sur l'achat de publicités dans Google liées au projet de loi sur le mariage pour tous, nous avions vu que les internautes recherchaient historiquement l'expression "mariage homosexuel" dans des proportions beaucoup plus élevées que "mariage gay". Mais en 2012, les courbes se sont inversées, et ces dernières semaines l'expression "mariage gay" est devenue largement plus populaire que "mariage homosexuel" dans les recherches des internautes français :

Or, l'expression "mariage gay" n'est pas neutre. Au niveau du vocabulaire, elle exclut les lesbiennes, les bisexuels et les transgenres. Le terme est aussi perçu avec une connotation péjorative et renvoie inconsciemment (nous semble-t-il) aux images extravagantes des Gay Pride, qui ne sont pas le reflet de ce qu'est un couple homosexuel ordinaire.

Plus c'est court, plus c'est bon

« Mariage gay » serait-il plus vendeur ?", s'interroge sur Facebook un groupe de personnes LGBT qui condamne l'utilisation du terme "mariage gay". "Est-ce que sous prétexte d’un manque d’informations du public sur les questions LGBT, enlever des mots faciliterait l’accès à l’information ? Au contraire, ne serait-ce pas alimenter une lacune, des clichés et favoriser la désinformation ? Ces journalistes s’imagineraient-ils/elles que leurs lecteurs/trices, auditeurs/trices ou téléspectateurs/trices soient si bêtes au point de ne pas comprendre ce que veut dire «ouvrir le mariage aux couples de même sexe» ?".

En fait, la réponse pourrait être d'une affligeante banalité, qui montre l'influence que peut avoir la technologie sur les débats politiques. Ce n'est qu'une interprétation parmi d'autres, mais nous n'en trouvons pas de plus satisfaisantes pour expliquer l'omniprésence de l'expression "mariage gay" dans les médias :

Avec le poids pris par Google et par Twitter, qui imposent tous les deux à leur manière une optimisation forcenée des titres des articles, les journalistes reçoivent instruction de leur hiérarchie de condenser au maximum les titres avec des termes à la fois courts et percutants. Dire "gay" plutôt que "homosexuel", c'est déjà gagner 7 caractères, précieux lorsque Twitter limite un message à 140 caractères, lien vers l'article compris. Google News, lui aussi, privilégie les titres courts. Il suffit de regarder la page d'accueil pour s'en convaincre :

Par ailleurs lorsque l'on recherche "mariage gay" sur Google, 1 seul résultat présent en première page a un titre tronqué parce qu'il est légèrement trop long pour les standards de Google. Or les spécialistes de l'optimisation du référencement le savent bien : un titre tronqué est un titre moins cliqué. Le réalisme économique étant ce qu'il est, les médias préfèrent souvent un titre contestable à un titre factuellement exact qui générera moins de lectures. Avouons-le ; il arrive même aussi à Numerama de fauter.

Enfin, "mariage gay" étant davantage recherché que "mariage homosexuel", les directeurs de rédaction formés au SEO donneront nécessairement instruction à leurs équipes d'utiliser le premier terme plutôt que le second. Accélérant, de fait, un cercle vicieux qui fait disparaître "mariage homosexuel" ou "mariage pour tous" dans le vocabulaire collectif, ce qui incite encore davantage les médias à utiliser "mariage gay".

(Merci à Eric Walter pour ses éclairages précieux dans la compréhension du débat et des enjeux autour du vocabulaire sur le mariage pour tous)

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