Totalement inconnu jusqu'alors, le fonctionnaire du ministère de la Culture Raphaël Keller s'est distingué parmi les membres de la mission Lescure, en poussant Nicolas Seydoux dans ses retranchements sur des questions tabou, comme celle de la durée excessive de protection des droits d'auteur.

Dans la longue audition par la mission Lescure de Nicolas Seydoux, qui a duré plus d'une heure et demi, il est un moment inattendu qu'il faut regarder avec admiration et reconnaissance. Chargé de mission à la Direction générale des médias et des industries culturelles (DGMIC) au sein du ministère de la Culture, et ingénieur des mines de formation, Raphaël Keller a eu le courage d'adresser deux questions qui fâchent au patron de Gaumont et de l'Association de Lutte contre la Piraterie Audiovisuelle (ALPA).

Vous pouvez l'écouter à la 81ème minute de cette vidéo :

"Vous avez insisté sur la fragilité du cinéma, mais auprès d'une partie du public, à tort ou à raison, la perception est celle du contraire pour les grandes sociétés de production et d'édition, et je pense que c'est une partie du problème : c'est cette mauvaise image", débute Raphaël Keller, qui cite en exemple une tribune publiée par Rue89, contre les "situations de rente" dans l'industrie du cinéma. "A en croire ce qu'on peut lire sur Internet, c'est une opinion largement répandue, qui traduit une méfiance assez grave, et qui est souvent employée pour se justifier de se détourner de l'offre légale".

"Comment peut-on rétablir cette confiance, effacer de tels soupçons ?", demande le fonctionnaire de la Rue de Valois.

Jérôme Seydoux, visiblement surpris d'être ainsi attaqué en terrain qu'il croyait amical, n'aura de réponse que le sacro-saint "droit moral", sorte de joker qu'aime brandir l'ayant droit quand il est à court d'arguments. Il nie par ailleurs un divorce sentimental entre le public et les producteurs. "Ils ne nous aiment pas ? Ils sont 217 millions dans les salles, 20 millions à avoir vu Intouchables, 20 millions à avoir vu les Ch'tis… voilà (…) qu'il y ait des blogueurs qui disent qu'ils n'aiment pas les grands groupes de cinéma, ça ne m'a pas empêché de dormir jusqu'à présent".

Puis, Raphaël Keller enchaîne sur une deuxième question, qui nous tient particulièrement à coeur chez Numerama, puisque nous défendons l'idée que la durée excessive de protection des droits d'auteur est en grande partie responsable de sa perte de légitimité. Il commence par rappeler qu'à l'origine en France, après la Révolution, le droit d'auteur était accordé pour une durée de 5 ans après la mort de l'auteur, puis l'oeuvre passait dans le domaine public, "ce qui permet au public d'en jouir librement". M. Keller rappelle également qu'il s'agit d'assurer par là "un équilibre" entre les droits.  Mais "cette durée de protection après la mort de l'auteur n'a cessé de s'allonger pour atteindre aujourd'hui 70 ans, et des négociations sont en cours pour le porter à 100 ans. Et chaque extension réduit le domaine public".

Pour Nicolas Seydoux, le domaine public est du communisme

"Qui bénéficie de cette évolution, quel est le sens de cette évolution, et est-ce que cette protection apparemment sans fin n'apparaît pas comme la protection d'une rente ? Est-ce qu'il ne vaudrait mieux pas se concentrer sur une durée de protection plus courte, par exemple en échange d'une protection accrue ?".

Sur ce point, Nicolas Seydoux se montre inflexible, et défendrait presque l'idée d'un droit d'auteur perpétuel, sans domaine public. "C'est une question uniquement philosophique, votre question", répond le patron de Gaumont avec un air de dédain dans l'attitude. "Quand on a investi en moyenne 5 millions d'euros par film, on peut avoir un certain temps devant soi. Quand vous investissez dans une maison et que vous l'achetez, c'est jusqu'à la fin de vos jours. Donc là il y a un droit tout d'un coup, où l'on est privé de son droit. Il y a un producteur qui finance intégralement une oeuvre ! Ce serait le seul domaine au monde, où vous investissez et tout d'un coup ça ne vous appartient plus. Donc dire que le droit d'auteur est trop long… on est pas dans le théâtre, on est dans un investissement avec des moyens industriels".

"Un film, c'est une fortune. Si vous voulez avoir demain une création cinématographique, il ne faut pas nationaliser l'oeuvre avant".

"Tous les régimes communistes ont échoué. Sans aucune exception. Qu'est-ce qui a été tué ? La liberté de créer, de dire ce qu'on pense".

"Faites attention. Si vous voulez que des gens investissent, il faut qu'ils soient responsables de leur investissement un temps certain".

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